Gênes – L’émergence d’une grande puissance maritime

 

Ce diaporama nécessite JavaScript.

La république  de Gênes tire sa puissance de sa flotte et des talents militaires de ses amiraux qui lui permettent de s’imposer d’abord par rapport à Pise, à la fin du XIIIème siècle, puis à l’égard de Venise. Mais la république est victime de ses divisions entre grandes familles nobles, gibelines ou guelfes qui l’abaisseront, au fur et à mesure de son élévation. 

Cet article est le premier d’une série de deux articles. Il évoque l’histoire de Gênes de 1100 à 1352. Il est suivi par Gênes: entre insurrection et soumission 1352 à 1512 sur ce Blog.

Une identité culturelle axée sur la mer

Les origines de la souveraineté de Gênes sont obscures[i]. Les sources ne rapportent aucun fait évident jusqu’à la fin du onzième siècle. La cité commerçante, sous la sujétion théorique du Saint Empire,  s’est constituée au contact de la mer en conflit avec les pirates barbaresques qui, de Sardaigne, de Sicile ou d’Afrique du Nord, faisaient des incursions fréquentes sur la côte ligure.

Cité guerrière par réaction, elle est commerçante par instinct : ne pouvant compter que sur ses propres forces, elle se livre d’abord à la guerre de course puis, commence à commercer avec les pays avec lesquels ces activités la mettaient en relation.

Très tôt, la commune de Gênes se forme sur les contrats d’association signés entre commerçants ou particuliers qui apportent pour les uns leurs capitaux et pour les autres, leurs connaissances où leur force de travail, ou encore leurs talents.  Au début, il est difficile de faire la différence entre ce qui relève de la commune et de son organisation politique et les contrats d’association, à l’origine des premières familles nobles de la ville.

Avant même la première croisade, les Génois ont des relations commerciales avec tout le bassin Méditerranéen. Les voyageurs qui se rendaient en terre sainte, devaient payer un droit d’une pièce d’or par tête, pour pouvoir y résider. Peu à peu, une communauté étrangère s’était formée, qui entretenait des relations commerciales avec les ports d’Italie. Jusqu’à la fin du onzième siècle, c’est la République d’Amalfi qui domine les relations commerciales avec l’orient, car ils ont utilisé très tôt l’aiguille aimantée, qu’ils tenaient des Arabes, pour s’orienter en mer. Il est cependant extrêmement probable que cette intervention ait été rapidement partagée entre tous les ports d’Europe, commerçant avec l’Orient. Et notamment par la ville de Pise, dont le profil est le même que celui de sa concurrente, qui va s’affirmer comme l’une des principales concurrentes de Gênes.

Cette double origine, militaire et commerçante, autant que libre et communautaire, va permettre à la république ligure de constituer très tôt, comme Venise, sa grande concurrente du Treizième siècle,  un glacis de comptoirs commerciaux en orient, à l’origine de leurs empires maritimes. Elle va marquer de façon indélébile ses institutions empruntées à la Rome antique : la ville est en effet gouvernée par un sénat dont les membres sont des représentants de l’oligarchie commerçante. Le sénat est également à l’origine des consuls qui seront élus tous les ans pour diriger la cité et assurer la justice.

Aux sources de la richesse de Gênes: la première croisade

La première croisade suscite des convoitises. A l’imitation des Pisans qui ont envoyé leur flotte transporter les croisés en Palestine, et qui ont participé à la prise de Jérusalem, un groupe de commerçants de Gênes prépare activement pendant dix-huit mois, une expédition vers la terre sainte.

Jerusalem Braun, Georg (1541-1622) Civitates orbis terrarvm Library of Congress Geography and Map Division Washington, D.C.

Jerusalem Braun, Georg (1541-1622) Civitates orbis terrarvm Library of Congress Geography and Map Division Washington, D.C.

Les consuls de la compagnie, créée pour quatre ans,  sont également ceux de la République. Le convoi de vingt-huit galères part en août 1100. En arrivant en terre sainte, les Génois ne trouvent pas immédiatement d’emploi pour leurs compétences. Ils font mine de repartir quand le nouveau souverain de Jérusalem, Baudouin, le comte d’Edesse, qui vient de succéder à son frère aîné, Godefroy de Bouillon et qui a un impératif besoin de développer l’accès à la mer de son jeune royaume, les fait appeler pour leur proposer des conditions attractives : les Génois, par l’aide qu’ils apporteront aux Croisés pour la conquête de nouvelles places maritimes en terre sainte, notamment par le transport des troupes, se verront récompenser par le tiers du butin et l’attribution, à perpétuité, d’un quartier des villes conquises.

Cette convention reçoit un premier exemple d’application avec la conquête d’Arsur (actuelle Tell Arshaf), en 1101, puis celle de Césarée, une riche cité commerçante, livrée aux horreurs d’un sac, qui permet à la compagnie génoise de revenir fabuleusement riche de son expédition en terre sainte, en faisant main basse sur toutes les réserves de poivre de la ville et en ramenant un énorme butin.

Maitre de Marie de Bourgogne Francais 22547 fol 58v Siege de Tyr BNF base Mandragore

Maitre de Marie de Bourgogne Francais 22547 fol 58v Siege de Tyr BNF base Mandragore

Le petit nombre de ports, dans les premiers temps du royaume chrétien d’Orient, est un grave problème car l’empire fatimide du Caire lance régulièrement des attaques par mer, qui arrivent dans le dos des croisés,  via les ports de la côte, aux mains, pour la plupart, des musulmans. La seconde expédition de la nouvelle compagnie génoise (renouvelée tous les quatre ans), est donc attendue avec impatience. Compte tenu du succès de la précédente campagne, c’est une flotte de soixante-douze galères  qui s’avance en 1103. Cette fois, l’objectif est l’ancienne cité de Ptolemais, la ville d’Acre.

Mais, avant d’accoster à Jaffa, les Génois aident Raymond de Saint-Gilles, à s’emparer de Tortose, première ville occupée par les croisés, sur le comté de Tripoli puis de Laodicée (Lattaquié) en Syrie et Byblos (à quarante km au nord de Beyrouth) également appelée le Grand Gibel (Djebeill en arabe).

En  retrouvant le roi en Palestine, les Génois négocient davantage : ils obtiennent cette fois-ci par un traité, à perpétuité, le tiers des revenus publics d’Arsur, de Césarée et d’Acre, ainsi que des autres conquêtes qu’ils feront avec leur concours. Le traité comporte, fait notable,  l’exclusion des navires de Savone, de Noli et d’Albenga, trois ports, proches de Gênes, que cette dernière ne parvient toujours pas à réduire, à cette époque.

Le siège d’Acre, bloqué par la flotte qui fait pleuvoir pendant trois semaines des rochers sur les murs de la ville, entraîne bientôt sa reddition. Baudoin accepte de laisser leur liberté aux personnes, qui sont libres d’emporter leurs biens. Cet accord ne fait pas l’affaire des génois qui se ruent sur les habitants qui commencent à sortir de la ville, donnant le signal d’un massacre général, toute l’armée s’engouffrant à sa suite. Apparemment, le roi ne tient pas rigueur aux Génois car il renouvelle leur traité après la conquête: des quartiers leurs sont attribués dans toutes les villes du royaume de Jérusalem ainsi conquises, y compris dans les villes des seigneuries indépendants vassales du royaume chrétien d’orient.

Lorsqu’ils s’installent en terre sainte, les Génois, comme du reste, les Pisans et les Vénitiens, obtiennent des concessions d’une rue entière ou d’un quartier, dans lesquels leurs lois sont les seules à s’exercer, sous l’autorité d’un consul, seul habilité à les juger.

Le mémorialiste Jacques de Vitry, rapporté par Emile Vincens,  dresse ainsi le portrait des Génois et Pisans venus en terre sainte, un portrait qui s’applique particulièrement bien aux Génois : « ils sont forts et constants sur mer, graves, prudents, sobres ; ils sont polis et ornés dans leur langage, circonspects dans leurs conseils, actifs dans leurs affaires, calculateurs, prévoyant l’avenir, persévérants dans leurs vues, se défiant de celles des autres, et jaloux, surtout, de leur indépendance et de leur liberté. En tout lieu, ils ne suivent que leurs propres lois, sous la direction de chefs qu’ils élisent, transportant toujours avec eux l’esprit d’association et les institutions de leur commune ».

Les richesses venues d’orient, facilitent l’émergence de la cité de Gênes en Ligurie, dans la première moitié du onzième siècle. Les trésors ramenés de Césarée permettent la première émission monétaire qui vient compléter puis, remplacer, la monnaie de Pavie, auparavant seule à circuler. Vingt ans après Césarée, le gouvernement de la République commence à se structurer (chanceliers, archivistes, greffiers ou notaires)  et à remplacer celui de la compagnie commerciale avec laquelle il se confondait initialement. C’est au moment où se crée une chancellerie, que le mandat des consuls, auparavant conclu pour une même durée que celle des compagnies commerciales, devient annuel.

Les territoires de Ligurie, exclus par traité des opérations lucratives avec le royaume de Jérusalem, n’ont, pour unique possibilité, que de passer sous pavillon génois pour espérer prendre une part du gâteau. Ce qui permet rapidement à la ville d’étendre  sa zone d’influence sur toute la Ligurie dans une sujétion plus ou moins acceptée de part et d’autre, de Gênes à Nice d’un côté et jusqu’au golfe de La Spezia de l’autre.

Rivalité entre Gênes et Pise

C’est du reste avec la république de Pise, voisine, que viennent les premiers sujets de confrontation. Pise s’affirme comme la grande cité rivale de Gênes. Les relations entre les deux  cités, prennent une allure martiale au sujet de la nomination de l’évêque de Corse, territoire sur lequel Pisans et Génois possèdent des comptoirs.  Le pape Gélase a entretenu le flou en faisant des promesses aux uns et aux autres. Ce qui entraîne un débarquement à l’improviste des Génois en Sardaigne : les comptoirs pisans sont pillés. Puis Gênes lève une armée considérable qui vient assiéger Pise, contrainte à réclamer une paix immédiate. Paix précaire et rompue aussitôt. L’état de guerre entre Pise et Gênes, où cette dernière est plutôt dominante, va durer quatorze ans.

Ayant aidé le pape Innocent II à conquérir Rome qui lui en refusait l’accès, le pape élève l’évêché de Gênes en archevêché avec pour suffragants, les évêchés de Corse et de Bobbio[ii], auparavant rattachés à l’archevêché de Milan. Mais, par souci d’équilibre entre les deux cité rivales, l’évêché de Corse est également désigné suffragant de l’archidiocèse de Pise (élevé en 1092). Mais pour donner à Gênes l’impression qu’il incline en sa faveur, il lui fait remise, symboliquement, de la livre d’or, à payer annuellement au titre du diocèse, au Vatican, chaque année, argument dans lequel Gênes cherchera à revendiquer le contrôle de la Corse.

La flotte de Gênes au siège d’Almeria

Au douzième siècle, la cité-Etat intervient dans plusieurs conflits régionaux méditerranéens, où sa flotte et ses capacités guerrières, imposent la différence.

L'Espagne en 1200 Carte créée avec Euratlas Periodis Expert © Euratlas-Nüssli 2010, tous droits réservés

L’Espagne en 1200 L’Espagne en 1200 Carte créée avec Euratlas Periodis Expert © Euratlas-Nüssli 2010, tous droits réservés

Dès 1144, Gênes est ainsi capable d’aligner une flotte de cent-soixante-trois vaisseaux de transport et soixante-trois galères, mis à la disposition du comte de Barcelone, Raymond Bérenger pour conquérir Almeria sur les Maures. Pour monter cette expédition tout Gênes a été mis à contribution y compris les femmes, obligées de vendre leurs bijoux. Un investissement qui rapporte une fortune par le pillage de la ville d’Almeria.  En 1148, le comte de Barcelone s’appuie une nouvelle fois sur les Génois, pour reconquérir sur les Maures, la ville de Tortosa, sur l’Ebre, à cinq lieues de la mer. Au cours de ces opérations, un Doria déjà, l’un des consuls de Gênes, s’illustre par ses initiatives. Les Génois ont imposé pour prix de leur collaboration, des traités similaires à ceux signés en terre sainte et, après la conquête d’Almeria, la ville est concédée à Othon Bonvilani pendant trente ans au nom de la commune de Gênes.

Grâce à ces démonstrations de force, les émirats maures d’Espagne, recherchent l’alliance avec les génois qui peuvent, dès lors, disposer de quartiers dans les villes maures pour y exercer leurs activités commerciales. Et les pirates barbaresques vont y regarder à deux fois avant de s’attaquer aux navires battant pavillon génois.

Implantation génoise à constantinople

La constitution du royaume de Jérusalem s’est faite en grande partie sur des territoires pris par les Arabes, repris par les Croisés et jamais restitués à l’empire Byzantin comme les Croisés s’y étaient engagés. D’où une méfiance maximale des empereurs byzantins à l’égard des croisades. En revanche, les cités commerçantes de Venise et de Pise, qui n’avait pas, à priori, de visées continentales concurrentes, sont vues avec faveur. Elles ont bénéficié d’exonérations de droits et taxes, d’autorisations de commercer librement avec toutes les provinces de l’empire,  d’entrepôts et de quartiers d’habitation pour leurs ressortissants. Gênes va négocier des accords identiques et se retrouver au coude à coude avec ses rivales, Venise et Pise.

Plan de Constantinople (1422), par Cristoforo Buondelmonti

Plan de Constantinople (1422), par Cristoforo Buondelmonti

Que des rixes ponctuelles puissent émailler leurs rapports est une probabilité.  En 1162, néanmoins, la querelle dépasse les bornes. Un millier de Pisans s’aventurent dans le quartier génois de Constantinople, où les Génois vont se battre une journée entière à un contre trois. A la nuit venue, les Pisans proposent une trêve. Les Génois, endormis par cet accord sont brutalement surpris au saut du lit à l’aube et ils n’ont que le temps de fuir, pendant que les Pisans pillent leurs entrepôts.

Quelques personnalités génoises importantes ont été tuées dans l’algarade. Dès que les nouvelles parviennent à Gênes, aussitôt douze galères veulent aller punir Pise. La Seigneurie a les plus grandes difficultés à les retenir car il faut respecter les formes pour une déclaration de guerre.  Un messager est envoyé à Pise avec une déclaration annulant tous les traités signés auparavant  et proclamant l’état de guerre.

Mais le fond de la querelle entre les deux cités rivales tient avant tout au statut de la Sardaigne que les Génois ont aidé les Pisans à reconquérir sur les Maures, à l’appel des Pisans, un siècle plus tôt. Avant que les deux villes ne passent en position de guerre ouverte, l’empereur exige de juger des prétentions des uns et des autres.

L’état de guerre entre les deux cités va durer treize ans de petits engagements navals isolés, ressemblant davantage à de la guerre de course, menés partout où les intérêts des Génois et des Pisans pouvaient être contradictoires. Finalement, l’empereur Frédéric 1er Barberousse impose en 1175 aux cités rivales un jugement de Salomon : chacune aura une moitié de la Sardaigne !

Dissensions dans la cité

Les difficultés du royaume de Jérusalem ne prennent pas les Génois au dépourvu. Après avoir largement profité de leur position dans les villes qu’ils ont aidé à soumettre, ils ont su nouer des relations commerciales avec les puissances continentales de la région et notamment avec l’empire d’Egypte, où ils ont réussi à imposer leur neutralité. Il y a donc chaque année, pendant l’hiver, une grande flotte de plus de trente galères, en train d’hiverner à Alexandrie dans l’attente d’exporter les épices en vente sur le grand marché du Caire, plate-forme mondiale du marché des épices.

Alexandrie  Braun, Georg (1541-1622) Civitates orbis terrarvm Library of Congress Geography and Map Division Washington, D.C.

Alexandrie Braun, Georg (1541-1622) Civitates orbis terrarvm Library of Congress Geography and Map Division Washington, D.C.

Le reflux des Chrétiens de tout le royaume de Jérusalem, laisse les Génois sur place : ils ont su négocier à temps des accords de neutralité qui leur permettent de poursuivre leurs échanges commerciaux. En 1201, ils obtiennent ainsi de la Syrie de Saladin de nouveaux comptoirs où ils exercent sous l’autorité de consuls, leur pleine souveraineté.

La guerre contre Pise est pour Gênes une période de dissensions entre grandes familles génoises, les Volta et les Castello qui dégénère en guerre civile. La concorde n’est rétablie que grâce aux Consuls, qui se réunissent en tribunal pour juger des causes et rétablir la concorde. A peine le conflit précédent est-il terminé qu’une autre dissension éclate entre les Vento et les Grillo. Gênes met fin à ce nouveau conflit par la dictature d’un podestat, en 1190, qui réunit entre ses mains l’intégralité du pouvoir administratif, réglementaire, politique, militaire et judiciaire. Cette institution, présentée comme temporaire, devient permanente.

On élit le podestat parmi les chevaliers ou les jurisconsultes les plus éminents, étrangers à la ville. Mais on continue alternativement d’élire des consuls. De fait les podestats correspondent à des périodes de domination guelfe et les consuls à une domination gibeline.

Genes et Florence Braun, Georg (1541-1622) Civitates orbis terrarvm Library of Congress Geography and Map Division Washington, D.C.

Gênes et Florence Braun, Georg (1541-1622) Civitates orbis terrarvm Library of Congress Geography and Map Division Washington, D.C.

La pacification de Gênes est souhaitée par l’empereur Henri VI, qui a besoin des flottes pisane et génoise pour sa conquête de la Sicile, pour récupérer l’héritage de son épouse, Constance de Hauteville. Mais rapidement les intérêts contradictoires de Pise et de Gênes en Sicile, provoquent l’affrontement : sur terre, les Pisans l’emportent et sur mer, une flotte génoise s’empare de treize galères de Pise. Les Pisans ayant décidé de rebâtir leur comptoir de Bonifacio en Corse, une expédition génoise s’empare de la ville et décide de la conserver. La situation se grippe entre Gênes et Henri VI, qui déclare que Gênes ne peut prétendre à aucun comptoir en Sicile.

Dans cette période d’agitation et de conflits internes, Gênes se dote de chevaliers : on choisit parmi les familles importantes, une centaine d’hommes, formés aux disciplines du combat à cheval, une fonction anoblissante, comme celle des magistrats. Cette force intervient dans les conflits locaux et permet à la cité de racheter des biens à des nobles pour les leur attribuer en fiefs. C’est à cette époque que Gênes investit la colline de Monaco où elle établit une forteresse.

Implantation à Syracuse

A la mort d’Henri VI, qui avait promis aux Génois la ville de Syracuse en Sicile, mais qui l’avait en fait attribuée à Pise, les Génois décident de s’attaquer à Syracuse. La flotte partie de Gênes converge, à l’automne, avec celles qui reviennent d’Egypte et de Syrie et avec un aventurier, Henri le Prêcheur, comte de Malte. La flotte s’empare de Syracuse dont les Pisans sont éliminés. Une expédition ultérieure permettra, depuis Syracuse, au comte de Malte, de conquérir provisoirement, avec l’appui de la flotte génoise, l’île de Candie (Crète).

Candia Insula Ortelius, Abraham (1527-1598). Cartographe  1584  Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE DD-2987 (6302)

Candia Insula Ortelius, Abraham (1527-1598). Cartographe 1584 Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE DD-2987 (6302)

Le pouvoir écartelé entre nobles et plébéiens, guelfes et gibelins

Depuis près d’un siècle, la noblesse gouverne à Gênes, en alternant Guelfes (partisans du Pape avec les familles Fieschi et Grimaldi) et Gibelins (partisans de l’empereur avec les familles Spinola et Doria), les podestats ayant fini par s’imposer par rapport aux consuls. Mais cette forme de gouvernement n’a pas recueilli l’unanimité car les podestats, tous choisis parmi des étrangers à la ville,  se sont révélés incapables de lutter efficacement contre les conflits à répétition entre familles nobles.  Un sentiment émerge donc, celui de la nécessité de prendre pour arbitre, le peuple, qui en réalité, donne, par son adhésion à l’un ou l’autre des partis, sa force à la famille noble au pouvoir. Cette évolution initiée à Gênes, va de pair avec une révolution des mentalités dans toute l’Italie, notamment à Milan et Florence.

En 1250, les Génois ôtent le pouvoir  aux nobles, une décision imitée à Milan, en 1256 et à Florence, en 1282. Cette révolution est liée à l’émergence économique de la bourgeoisie et l’enrichissement des classes moyennes.

En 1257, à la fin du mandat d’un podestat dont les mœurs n’avaient pas été irréprochables, quelques nobles incitent le peuple à prendre les armes pour désigner un capitaine choisi parmi la population de Gênes, espérant bien que ce serait l’un des leurs. Mais le peuple, sans doute préalablement travaillé, élit par acclamation, Guillaume Bocanegra, capitaine du peuple et de la commune. Ce coup d’Etat est, dès le lendemain, légalisé par la nomination d’un grand conseil, sorte de parlement issu majoritairement des plébéiens, qui va organiser pour dix ans le nouveau régime, formé d’un podestat étranger, spécialisé sur les questions judiciaires, gouvernant de concert avec un capitaine du peuple, détenteur de tous les autres pouvoirs. Ce grand conseil comprend les huit nobles chargés des finances, trente « anciens » et deux cents conseillers, parmi lesquels, de droit, figurent les trente-trois consuls des corporations professionnelles, sept députés des territoires, deux des colonies et quatorze issus, exclusivement, des familles nobles, dont la participation au pouvoir est ainsi admise quoique sévèrement cantonnée.

Le podestat, le capitaine du peuple, les huit nobles des finances et les trente anciens, forment le « petit conseil », véritable siège du gouvernement.

Cette réorganisation constitutionnelle va de pair avec une concurrence accrue de Gênes avec Venise, qui est sortie considérablement renforcée de la quatrième croisade, détournée par Venise de son objectif initial, et qui s’est terminée par le sac de Constantinople en 1204 et la conquête par Venise, grâce aux Croisés, de Zara sur la côte dalmate.

Plan de Zara Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE D-17183

Plan de Zara Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE D-17183

Expansion des comptoirs génois dans l’empire Byzantin

Depuis lors, les intérêts sont devenus de plus en plus conflictuels entre Venise et Gênes alors que des rapports équilibrés se nouent à la même époque entre Venise et Pise, sans doute pour les mêmes raisons. Car si Venise verrouille le commerce avec l’empire latin d’Orient, Gênes, restée fidèle à Byzance, verrouille le commerce avec  l’empire de Nicée.

Entre 1258 et 1261, la première guerre avec Venise se traduit par deux grandes défaites navales qui chassent les Génois d’Acre. Ils ne conservent plus que le port de Tyr sur la façade phénicienne. Mais les relations privilégiées de Gênes avec les Byzantins, lui permettent de transporter en 1261 les armées de Michel Paléologue, qui reconquiert Constantinople, mettant fin à l’empire latin d’orient et qui attribue aux Génois, le quartier de Galata. En représailles du sac des possessions génoises d’Acre par les Vénitiens, les possessions vénitiennes à Constantinople sont rayées de la carte par les Génois.

Michel Paléologue, qui règne sur un empire byzantin réduit à l’Anatolie occidentale et à une fraction de la Grèce, n’a plus les moyens financiers et militaires de reconquérir son empire.

Empire Byzantin en 1300 Carte créée avec Euratlas Periodis Expert © Euratlas-Nüssli 2010, tous droits réservés

Empire Byzantin en 1300 Carte créée avec Euratlas Periodis Expert © Euratlas-Nüssli 2010, tous droits réservés

Il va donc étendre son influence par la diplomatie, d’une part, et d’autre part, en accordant à tous ceux qui le souhaitent, de chasser, par la conquête, leurs occupants musulmans ou chrétiens, l’empire les reconnaissant alors comme fiefs sous la suzeraineté de Byzance. Cette politique va permettre aux Vénitiens de constituer leurs possessions en mer Egée (duchés de Naxos et de Candie) et aux Génois, de s’emparer de s’emparer de Lemnos en mer Egée, conquise en 1280 pour la famille Embriachi, Mytilène par les Centurioni, Enos par les Gattilusi et les Doria, Chio par l’amiral Zaccharia, Phocée dans le golfe de Smyrne, par les Cattaneo qui s’emparent, par la même occasion des riches mines d’alun.

A Byzance même, les Génois s’emparent d’une source abondante de profits en exerçant le monopole des approvisionnements vivriers (céréales et poisson) depuis la mer noire, puis entre la mer noire et l’Europe.

A la faveur d’accords commerciaux avec les Tatars (entre 1260 et 1266), les Génois s’installent en Tauride (Crimée) où ils établissent les puissants comptoirs de Caffa,  de Soudak et de Cembalo (Balaklava) qui contrôlent tous les échanges depuis la mer noire, les flottes grecques ayant été décimées. Ils utilisent, pour remonter les fleuves des embarcations à voiles et à rames, longues et plates, à fond plat, les « Tarides »[iii] qui leur permettent de monopoliser le commerce amont et aval et notamment, le transport de bestiaux et de céréales.

Domination de Gênes sur Pise

A l’évidence, le rétablissement de l’empereur byzantin n’est pas du goût du pape, qui fulmine l’interdit contre Gênes, ce qui provoque une émeute à Gênes, contre Bocanegra, l’initiateur de cette politique, par les nobles, soucieux de prendre leur revanche. Bocanegra est contraint à la démission.  La position inflexible du pape, qui, en tant que patriarche d’Aquilée, avait déjà pris parti pour Pise, contre Gênes, a pour effet de retourner l’opinion publique, qui, de guelfe, est rejetée dans le parti Gibelin.

Les Pisans, usant de la même faveur que les Génois, et à leur suite, les Vénitiens, viennent bientôt en mer noire, concurrencer le commerce génois : l’empereur ne pouvait en effet laisser perdurer un monopole sur l’approvisionnement vivrier, permettant à une seule communauté, de prendre en otage toute une population. A cette rivalité commerciale, vient s’ajouter un conflit de suzeraineté en Corse qui met le feu aux poudres.

Un noble corse, juge de Sinarca, qui avait été armé chevalier des mains de Guillaume Bocanegra, gouverne son district sous la protection de Gênes. Ses brigandages deviennent odieux aux Génois de Bonifacio, qui demandent à la république d’envoyer une force de police, pour le ramener à la raison. Plutôt que de céder, il préfère mettre le feu à ses châteaux et se sauver à Pise où il fait hommage de ses domaines. Gênes expédie à Pise une mission diplomatique demandant de ne pas recevoir comme vassal  un si mauvais sujet. Mais Pise qui a décidé de le reconnaître comme vassal, expédie une force armée en Corse du sud, qui le rétablit effectivement dans ses biens. La république opine alors pour la guerre et décide la mise en chantier de cinquante galères de combat et les particuliers sont priés d’amener leurs galères à la république.

Italia Antica Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, CPL GE DD-2987 (9873)

Italia Antica Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, CPL GE DD-2987 (9873)

Les Pisans ruinent en Sardaigne les comptoirs Génois, tandis que la flotte génoise, dévaste l’île d’Elbe et Piombino. Mais sur mer, les Génois infligent défaite sur défaite aux navires pisans.

En 1284, les Génois décident d’en finir. Une grande flotte de quatre-vingt-huit galères et sept vaisseaux, sous le commandement du capitaine de la république, Hubert Doria, sort de Gênes et essaie de couper la route à la flotte pisane qu’on a annoncée en mer. Ils trouvent les Pisans en ordre de bataille devant leur port. Les forces sont à peu près équivalentes. Le champ de bataille s’étend sur deux milles environ, de l’embouchure de l’Arno à l’île Meloria. Le combat est acharné. La capture de la galère capitane de Pise, donne le signal de la défaite de la flotte pisane, qui est écrasée. La flotte pisane perd cinq mille victimes et onze mille marins sont faits prisonniers. Vingt-neuf galères pisanes sont capturées, sept sont coulées et le reste se réfugie dans le port. Pise ne se relèvera jamais de cette défaite et sa puissance ira déclinant, par la suite. La haine entre les cités est telle que sur les onze mille marins faits prisonniers, seuls mille vont être libérés, quinze ans plus tard. Entre temps, Gênes a détruit le port de Pise. La trêve entre les deux cités qui sera signée plus tard, en 1299, comporte le paiement d’une indemnité de guerre de 135 000 livres, l’abandon de la Corse aux Génois.

A la fin du treizième siècle, la chute des dernières cités chrétiennes d’orient, fait perdre aux Génois une des sources de leur richesse pendant deux cents ans. Mais, entre-temps, l’économie s’est restructurée et les comptoirs se sont diversifiés de sorte que Gênes n’est pratiquement pas atteinte par cet évènement, d’une grande puissance symbolique.

Car l’installation des comptoirs génois en Crimée va permettre à ces derniers de contrôler une des routes terrestres du commerce de la soie avec l’orient, via le contrôle de la ville de Tana sur la mer d’Azov (Forteresse d’Azac sur le Don à 25km au sud-ouest de Rostov). L’exploitation du commerce avec l’Asie par la mer d’Azov va être la source de fortunes considérables qui vont attirer des concurrents et notamment Venise, qui obtient, dès 1277, le droit de s’installer en mer noire.

Pourtour de la mer noire Cosmographie universelle Folio 36 Service historique de la Défense, D.1.Z14 BNF

Pourtour de la mer noire Cosmographie universelle Folio 36 Service historique de la Défense, D.1.Z14 BNF

Première guerre avec Venise

La confrontation de plus en plus régulière des Génois et des Vénitiens, va s’exacerber après l’éviction des Chrétiens de terre sainte car il faut trouver des voies de substitution à la route de Syrie. Ce sera Tana et la mer d’Azov.

La guerre maritime, larvée au départ, va devenir générale à partir de 1294. Après avoir déchargé toutes leurs marchandises à Pera (quartier de Galata à Constantinople), toutes les galères génoises du commerce avec l’orient, sont placées sous le commandement de Niccolo Doria, qui va réussir à surprendre une flotte de vingt-cinq galères vénitiennes à l’entrée du détroit  des Dardanelles et à en capturer seize.  En représailles, les Vénitiens vont venir ravager le quartier génois de Galata à Constantinople, puis ils vont piller le comptoir génois de Caffa et plusieurs comptoirs  de Chypre.

Constantinople Braun, Georg (1541-1622) Civitates orbis terrarvm Library of Congress Geography and Map Division Washington, D.C.

Constantinople Braun, Georg (1541-1622) Civitates orbis terrarvm Library of Congress Geography and Map Division Washington, D.C.

Les Génois vont prendre leur revanche à la bataille navale de Curzola (île de Korcula) : Lamba Doria, capitaine du peuple, conduit soixante-dix-huit galères. Profitant d’un vent arrière, il attaque les quatre-vingt-dix-sept vénitiennes. De ce nombre, douze seulement se sauvent, poursuivies par Doria jusqu’à la lagune. Il a capturé dix-huit galères et en a brûlé soixante-sept et réalisé sept mille quatre cents prisonniers. Marco Polo fait partie de ces prisonniers : de retour d’Asie, il s’est vu vu confier le commandement d’une galère et il profitera  de son séjour en prison à Gênes, pour rédiger son « livre des merveilles » qui va exercer une influence considérable sur les mentalités du moyen-âge.

Après cette défaite retentissante, Venise cherche à obtenir la paix qui se conclut par l’entremise de la Seigneurie de Milan. Une paix que Gênes n’est que trop heureuse de lui accorder car elle est à nouveau victime de ses déchirements entre les grandes familles guelfes (Grimaldi et Fieschi)  et gibelines, mais surtout entre les Spinola et les Doria, appartenant au même parti gibelin.

La guerre civile

Le résultat de ce déchirement entre factions gibelines, est l’accession au pouvoir en 1317, des guelfes qui en profitent pour exiler tous les gibelins des villes soumises à Gênes, comme Savone. Ces exilés viennent grossir le flot des mécontents qui alignent une armée qui déloge les Grimaldi au pouvoir. S’ensuit une guerre civile qui va durer quatorze ans jusqu’en 1431.

L’armée gibeline qui fait le siège de Gênes est proche de l’emporter, lorsque les assiégés guelfes à Gênes, font appel au secours des principautés extérieures. Robert, le roi de Naples et de Sicile, qui se trouve alors chez le pape à Avignon, répond à cet appel et réussit à faire entrer mille deux-cents hommes dans la ville, puis, l’année suivante, en 1318, il vient lui-même libérer Gênes à la tête d’une flotte de vingt-cinq navires. Gênes, assiégée par des exilés Génois est délivrée par des troupes étrangères !

Reconnaissante, la république décide de le désigner comme podestat de la république, conjointement avec le pape Jean XXII, qui sont proclamés tous deux seigneurs souverains de Gênes, pour dix ans.

Grâce à Robert, des secours sont arrivés de tous ses alliés (Bologne, Florence et Sienne), ce qui place les guelfes en position dominante et leur permet de reprendre l’offensive.   Mais Frédéric d’Aragon, qui vient d’être sacré Roi de Sicile en 1295 et qui grignote, à partir de la Sicile, le royaume de Naples, décide d’aider les Gibelins contre les guelfes.  Aussitôt la guerre est relancée et le rapport de forces à nouveau inversé. Désormais, la guerre civile s’intensifie, dans les comptoirs d’orient.

En 1331, grâce à l’entremise des ambassadeurs du roi de France, Louis X le hutin, les factions ennemies acceptent de remettre leur sort entre les mains de Robert de Naples qui impose une paix équilibrée : Gênes pourra être gouvernée par des guelfes ou des gibelins. Il est temps : Gênes sort exsangue de ce conflit, qui a ruiné toutes les grandes familles.

Vue du port de Gênes et la Ligurie 1572 Collection d'Anville Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, CPL GE DD-2987 (5304)

Vue du port de Gênes et la Ligurie 1572 Collection d’Anville Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, CPL GE DD-2987 (5304)

Les dissenssions se poursuivent

D’autant que, profitant des divisions entre Génois et de l’affaiblissement de Pise, la Sardaigne vient de se soulever en 1323, avec l’aide des Aragonais, autour du principal « judicat »[iv], celui d’Arborée.

En 1339, à l’occasion de la désignation de l’Abbé du peuple, la population réclame une élection. On réunit une commission de vingt citoyens qui se retirent pour délibérer. Mais ils n’ont pas le temps de rendre leur verdict: la place s’est échauffée et le nom de Simon Boccanegra est acclamé comme Abbé du peuple. Ce dernier se récrie et refuse ce poste qui ne comporte aucune autorité réelle. Alors, des voix, probablement travaillées en sous-main, s’élèvent pour le désigner comme Seigneur de Gênes. Boccanegra prend aussitôt la parole, pour accepter le poste de Seigneur de Gênes, en suggérant d’adopter le titre de Doge, comme les Vénitiens.

Dès le lendemain, la désignation du nouveau doge est confirmée et sa dignité est déclarée à vie. Les quinze conseillers nommés pour l’assister, sont tous populaires et tous gibelins. Cette révolution est dirigée contre la noblesse qui est exclue des charges publiques. C’est l’accession au pouvoir de la bourgeoisie intermédiaire des artisans et des commerçants.

Mais un excès de pouvoir en entraîne un autre, par un jeu de bascule. Boccanegra, dont l’habileté politique lui permet de triompher de tous les pièges, finit par être rattrapé par ses dépenses et notamment celle des sept cents gardes recrutés pour maintenir l’ordre, qui vont bientôt être jugés comme une dépense excédant les moyens de la république. La noblesse a repris confiance : elle instrumente le peuple et Boccanegra est contraint à la démission.

Pour son remplacement, en 1345, on élit un noble, Jean de Murta, comme doge. A la faveur de cet avènement, un autre noble, Galeoto Spinola, croit le moment venu de lancer un coup d’Etat. Mais le peuple reste méfiant à l’égard des nobles. Une sédition populaire, partie de Savone, embrase bientôt toute la république. Pour céder à la pression, le doge est contraint de déposer les sénateurs membres de la noblesse. Tous les nobles sont désarmés et leur élimination du pouvoir confirmée. Pour faire cesser ces désordres, le pape confie au seigneur de Milan, Luchino Visconti, le soin de rendre un arbitrage : à l’exception de quelques nobles comme Galeoto Spinola, tous les exilés de la république sont autorisés à revenir.

Grimaldi, depuis sa forteresse de Monaco, semble ne pas tenir compte de cette décision. Il réunit dix mille combattants et arbalétriers et équipe trente galères. Mais les craintes de la république sont vaines car ces forces sont destinées au roi de France, Philippe de Valois, en lutte contre le roi d’Angleterre, Edouard III. On sait ce que devinrent ces arbalétriers, qui, à l’avant des troupes françaises, ne parvenant pas à se dégager suffisamment rapidement du champ de bataille trop exigu, pour permettre la charge de la chevalerie française, furent en grande partie massacrés par ces mêmes troupes françaises à la bataille de Crécy en 1346. Aucune galère ne reviendra de France.

Superbe cité de Genes La Cosmographie universelle  1575 François de Belleforest (1530-1583) Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE DD-459 (I, 2 RES)

Superbe cité de Genes La Cosmographie universelle 1575 François de Belleforest (1530-1583) Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE DD-459 (I, 2 RES)

Caffa et la peste noire de 1346

Au XIVème siècle, la ville de Caffa (aujourdhui Feodosija), fondée par les Génois, est l’une des plus grandes villes des régions Pontiques. D’après un article de Michel Balard sur le site Persee,  Ibn Battuta, de passage à Caffa en 1340 parle “d’une grande cité qui s’étend sur les bords de la mer et qui est habitée par des Chrétiens, la plupart, Génois“. Il mentionne “de beaux marchés, un port admirable où il voit plus de deux cents vaisseaux tant bâtiments de guerre que de transport, petits ou grands“. Selon le même article, le voyageur allemand Johann Schiltberger dénombre six mille maisons dans la première enceinte et onze mille hors les murs. Selon les données fiscales de la ville, le nombre d’esclaves serait à l’époque de cinq cent-trente, soit une population globale de vingt mille habitants si le taux d’esclave par famille est le même qu’à Gênes à la même époque.

En 1308, Caffa, assiégée par les armées tatares, a été abandonnée et brûlée. Autorisés à revenir en 1316, par le Khan Ozbek, les Génois reconstruisent la ville. Les remparts de l’enceinte intérieure, construite de 1316 à 1352, ont une longueur de sept cent-dix-huit mètres (quatre hectares). L’enceinte extérieure, qui sera construite de 1383 à 1385, pour abriter les maisons hors les murs, fera plus de cinq mille cinq cents mètres de pourtour (soit 240 hectares environ).

La ville de Caffa est en expansion constante dans tout le XIVème siècle car elle draine les produits vivriers de la mer noire qui sont ensuite exportés vers Pera à Constantinople et les produits de la route de la soie, qui sont exportés vers Gênes et l’Italie.

En 1346, la ville est assiégée par les tribus mongoles. Or une terrible épidémie de peste noire frappe à cette époque les territoires de la horde d’or, dont les assiégeants de Caffa sont bientôt les premières victimes. L’épidémie se propage-t-elle par le catapultage des morts par dessus les murailles de la ville ou par simple contact, la ville est bientôt confrontée à l’épidémie qui fait fuir tous les habitants.

Les navires qui ramènent des Génois ou des Vénitiens en Italie, sont bientôt des charniers flottants et les quelques survivants qui débarquent, transmettent alors la mort aux ports italiens et de là, à toute l’Europe, qui va perdre en quelques années, entre trente et cinquante pour cent de sa population.

Le port de Caffa sera administré par la Banque de Saint-George, à partir de la chute de Constantinople en 1453, et conquis par les Ottomans en 1475.

Nouvelle confrontation avec Venise

La concurrence avec Venise continue d’être exacerbée en orient. Elle vient de trouver un nouvel aliment avec une révolution de palais ayant porté en 1347, Jean Cantacuzene au pouvoir à Constantinople, avec l’appui de la flotte Vénitienne. Jean Cantacuzene a remplacé l’empereur légitime Jean Paleologue, soutenu quant à lui, par les Génois, qui sont depuis lors interdits de commerce avec Tana.

Car les Génois ont fortifié à un tel point leur quartier de Galata, pour se protéger des Vénitiens, qu’ils sont désormais un château dans la ville. Les Génois sont titulaires de la ferme des douanes du Bosphore, qu’ils ont négociée pour 30 000 pièces d’or et qui en rapporte plus de 200 000 chaque année. Sujet sensible pour les finances impériales. S’étant vus refuser par Jean Cantacuzene, de nouveaux terrains au-dessus de Galata, ils s’en emparent et les entourent immédiatement de fortifications. La faible marine de l’empereur, expédiée contre eux, est capturée. Finalement, un envoyé de Gênes est venu contraindre le consul local à s’incliner devant l’empereur et à indemniser les terrains capturés. Mais l’empereur a dû renoncer à récupérer ses taxes.

Les Vénitiens ont tiré avantage de cette situation conflictuelle pour imposer leur monopole du commerce avec Tana. C’est en vain que les Génois ont adressé plusieurs missions diplomatiques aux Vénitiens, proposant un partage des gains. La  rivalité est telle que le moindre prétexte peut donner le signal de la guerre. Ce prétexte est trouvé lorsqu’une flotte vénitienne de trente-cinq navires, en rencontre quatorze de Gênes et en capture dix, quatre réussissant à rejoindre le port génois de Chio[v] où se trouvait encore Simon Vignoso qui venait de reconquérir Chio et Phocée et que la république avait désigné comme podestat sur l’île. Il réunit aussitôt neuf galères, confiées au commandement de Paganino Doria, qui vont faire le siège, en 1351, de la colonie vénitienne  de Negrepont[vi] (nom latin de l’île d’Eubée, la seconde par ordre d’importance des îles grecques) : ils y rencontrent une telle résistance, qu’ils sont contraints de rembarquer.

La Grece en 1300 Carte créée avec Euratlas Periodis Expert © Euratlas-Nüssli 2010, tous droits réservés

La Grece en 1300 Carte créée avec Euratlas Periodis Expert © Euratlas-Nüssli 2010, tous droits réservés

Venise réunit alors une coalition avec le roi d’Aragon et l’empereur de Byzance, pour s’attaquer aux Génois.  Une grande bataille navale oppose les coalisés aux forces génoises de Paganino Doria en 1352, au bras de Saint-Georges (détroit de Gallipoli ou encore l’Hellespont) : la flotte coalisée comprend trente-sept[vii] galères vénitiennes sous le commandement de Nicolas Pisani, trente galères catalanes sous celui de Ponzio de Santa Paz et huit galères impériales, soit au total soixante-quinze galères. Paganino Doria, dispose de soixante-quatre galères, rangées en ordre de bataille devant l’entrée du Bosphore.

Détroit du Bosphore Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, CPL GE DD-2987 (5932)

Détroit du Bosphore Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, CPL GE DD-2987 (5932)

En infériorité numérique, les Génois ont choisi ce point car la flotte ennemie ne peut pas s’y déployer et profiter de sa supériorité numérique, bloquée par l’étroitesse du canal des Dardanelles (1 à 2 milles). Les Vénitiens ont donc choisi de placer de front les soixante-sept galères catalanes et vénitiennes, les quatorze galères grecques, restant en arrière-garde.  Mais la supériorité tactique des Génois va permettre de l’emporter sur une flotte supérieure en nombre. Doria divise son effectif en deux escadres qui s’enfoncent au cœur du dispositif adverse en repoussant les navires ennemis sur les côtes, où ils sont dans l’incapacité de manœuvrer. Malgré cela, la lutte est acharnée et indécise, toute la journée. Au soir, une tempête se lève, et les Grecs quittent le champ de bataille sans avoir pu combattre, pour courir s’abriter. La tempête n’épargne personne et culbute vainqueurs et vaincus sur les côtes. Mais le résultat de cette bataille navale reste acquis aux Génois qui ont capturé ou coulé dix galères aragonaises et vingt-quatre vénitiennes.

Les Aragonais vont payer le plus lourd tribut à cette journée en perdant, en outre, de nombreux navires dans la tempête. Quant aux Vénitiens, ils vont faire retraite en courant se réfugier à Candie (Crète), laissant l’empereur byzantin seul face aux Génois.

Les négociateurs génois obtiennent alors tous les privilèges qu’ils réclament, des îles dans la Propontide (mer de Marmara entre les côtes d’Anatolie et la Grèce), et deux châteaux qui ferment la mer noire. Enfin, les grecs consentirent à ne fréquenter Tana, qu’à la suite des navires génois, à moins d’une permission spéciale du doge de Gênes.

Mais la république de Gênes, confrontée une nouvelle fois à ses divisions, ne sait pas exploiter cette brillante victoire et rappelle son talentueux amiral gibelin, qui est démis de ses fonctions et remplacé par un Grimaldi, guelfe.

Les Vénitiens qui cherchent à prendre leur revanche, vont surprendre sur les côtes de Sardaigne, avec une flotte reconstituée de quatre-vingt galères aragonaises et vénitiennes, les soixante galères de Grimaldi, qui va connaître la défaite la plus humiliante de l’histoire de Gênes avec la perte de quarante-deux galères capturées ou coulées.   A Gênes, cette défaite, dont le gouvernement est totalement responsable, crée l’effet d’une secousse tellurique. Le gouvernement tombe en 1353 et le peuple décide d’élire l’archevêque et seigneur de Milan, Jean Visconti, doge de Gênes. Gênes reconstitue sa flotte, par un effort financier de tous les habitants, flotte qui est confiée au héros des Dardanelles, Paganino Doria.

Ce dernier va réaliser la campagne la plus brillante de sa carrière. Il part ravager les côtes de l’Istrie (région de Slovénie en bordure de l’Adriatique sous contrôle vénitien) et brûler le port de Parenza (Porec), avec vingt-cinq galères, bientôt rejoint par Grimaldi avec dix galères, auquel on n’a apparemment pas tenu rigueur, à Gênes, de sa défaite. Après leur jonction, Doria part en Morée, rencontrer les quarante-et-un navires de l’éternel Pisani, à la tête de la flotte vénitienne, qui s’est abrité dans le port en eau profonde de l’île Sapienza, à l’extrême sud-ouest de la Morée.

 La Morée et les isles de Zante, Cefalonie, Ste. Maure, Cerigo,Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE D-15197

La Morée – île de Sapienza en bas de la carte et les isles de Zante, Cefalonie, Ste. Maure, Cerigo,Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE D-15197

Pisani a curieusement disposé ses forces, peut-être parce qu’il dispose de renseignements erronés sur la flotte adverse, ou parce qu’il n’est pas très sûr au contraire de sa force et qu’il souhaite faire rapidement retraite ? En tout cas, le lieu choisi ne lui permettant pas de déployer toutes ses galères de front, il a divisé sa flotte en deux escadres, l’une alignée en ordre de bataille et la seconde, restée au port.

Doria comprend immédiatement le parti qu’il peut tirer du dispositif ennemi. Par une hardie manœuvre, il lance une partie de sa flotte élonger, à toute vitesse,  le bord du dispositif ennemi et s’engouffrer dans le port où Morosini, le chef d’escadre adverse est totalement surpris. Après avoir brulé toutes les galères ennemies, les galères reviennent, en bloquant l’entrée du port, bousculer l’arrière de la flotte ennemie dont le centre est attaqué vigoureusement par les Génois. Cette fois, la flotte vénitienne est entièrement détruite, l’amiral Pisani, ramené en triomphe à Gênes et le grand étendard de Venise capturé.

La paix est imposée à Venise qui est imposée de 200 000 florins pour frais de guerre et qui se voit interdire pour trois ans, l’accès à Tana.

La rivalité entre Gênes et Venise, se termine provisoirement par la victoire de Gênes, qui dispose des meilleurs talents de commandement.

Cet article a une suite Gênes: entre insurrection et soumission 1352 à 1512.

_____________________________

[i] Cet article est issu principalement de « l’Histoire de la république de Gênes », Volume 1  par Emile Vincens. Un autre ouvrage a été consulté, « l’Histoire De La République De Gênes » par Louis de Mailly. Enfin, ponctuellement, il a été fait référence à « lHistoire de la république de Venise », Volume 1 par Pierre Antoine Noël Bruno Daru.

[ii] L’abbaye de Bobbio, fondée sous les rois lombards à la fin du sixième siècle, est élevée en Evêché en 1014.

[iii] Selon l’ouvrage « Mémoire sur quelques documents génois relatifs aux deux croisades » par Augustin Jal, les tarides sont des navires à voile et à rames, des sortes de péniches, longues de 108 pieds (33m), larges de 10 pieds à fond de cale (3m) et de 12 pieds au maître-bau (sa plus grande largeur, soit 3,6m), hautes de 2 m au centre. Au lieu d’une seule « rode » ou « estambot », « les tarides ont trois rodes à l’extrémité postérieure de la quille, soutiens de la poupe ronde. Entre les deux rodes latérales et celle du milieu, s’ouvrait une porte, ou sabord de charge par où devaient s’embarquer et débarquer les chevaux. Les portes étaient étoupées pendant la navigation. Les tarides avaient deux mats, six ancres, deux gouvernails (un de chaque bord à l’arrière, et une barque de palis-calme longue de neuf pieds (3m) et fournie de seize avirons, avec une voile ». La taride possède 40 rames. Son effectif est de 20 mariniers. Une taride peut transporter 20 chevaux ou un chargement de 170 tonnes de blé soit 8,4 tonnes par homme, soit une productivité énorme pour l’époque. La taride ressemble beaucoup, par la définition qui en est donnée, à la « palandrie ».

[iv] La Sardaigne était divisée en quatre « judicats », gouvernés par des rois. Le judicat qui émerge à la fin du XIIIème siècle est celui d’Arborée, le plus petit mais le mieux structuré. C’est lui qui va donner le signal de la révolte contre les intérêts pisans et génois. Voir sur ce sujet l’article Wikipedia sur l’histoire de la Sardaigne.

[v] Cette île, particulièrement riche à cause de ses mines de mastic et de marbre l’était également par sa proximité avec les mines d’alun de Phocée (à 70 km au nord de Smyrne ou Izmir) exploitées également par les mêmes familles génoises : l’alun est un mordant indispensable, pour l’apprêt des tissus avant la teinture et pour la stabilisation des tissus colorés. L’alun est utilisé pour l’une des sources de la richesse de Florence (voir l’article sur ce Blog). L’empereur de Constantinople, Andronic III, souhaitant renforcer ses finances, s’était emparé par surprise de Chio en 1329, en s’appuyant sur la mésentente entre les frères Zaccharia, conquérants initiaux de l’île. Les Zaccharia avaient bâti un business model révolutionnaire pour l’époque, permettant d’abaisser les coûts de production grâce à l’utilisation d’une main d’œuvre locale bon marché et l’intégration de toutes les marges, du producteur initial, du transporteur jusqu’au commerçant florentin, acquéreur. La production phocéenne était de l’ordre de 850 tonnes par an, un chiffre considérable pour l’époque. Les Génois avec Giustiniani, avaient utilisé les forces réunies initialement contre les Grimaldi de Monaco, partis pour Crécy, et monté une expédition en 1346 (6 000 soldats dont 1 500 arbalétriers), commandée par Simon Vignoso, qui avait réussi, avec de nombreuses difficultés, à la reconquérir : l’île elle-même avait été conquise en trois jours mais la citadelle avait résisté héroïquement, trois mois. Après Chio, les Génois avaient reconquis l’ancienne et la nouvelle Phocée, riches de leurs mines d’alun. Les Giustiniani qui avaient financé une partie de l’expédition se virent concéder, en retour, Chio et Phocée pour une durée initiale de vingt ans, reconduite régulièrement après.

[vi] L’île d’Eubée, séparée de l’Attique et de la Béotie, par le détroit de l’Euripe, était vassale du prince d’Achaïe, mais concédée à Venise par traité et sous administration vénitienne.

[vii] « Histoire De La République de Venise » par le comte Daru Volume 1.

More from my site

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *