La première guerre d’Italie: l’éblouissement des jardins de Poggio Reale

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La première guerre d’Italie [i] eut pour enjeu apparent l’appel du Pape à la guerre contre les Turcs. En réalité, le roi Charles VIII visait la récupération de l’héritage angevin du royaume de Naples. Le royaume de Naples, vassal théorique de la Papauté, contrôlait alors le sud de la péninsule italienne et la Sicile. L’histoire mouvementée du Royaume de Naples avait fait l’objet de luttes intestines entre les héritiers de la première dynastie angevine, dont la deuxième dynastie fut l’héritière. Elle en disputa vainement le contrôle avec les Aragonais qui contrôlaient la Sicile depuis le treizième siècle et  qui s’emparèrent définitivement de Naples en 1442.

Le royaume Angevin de Naples

A l’origine de ce royaume [ii], il y a les conquêtes du sud de la péninsule italienne et de la Sicile par des chevaliers de la famille normande des Hauteville. En 1130, Roger de Hauteville se fait reconnaître par le Pape, roi de Sicile, duc des Pouilles et de Calabre, prince de Capoue, titulaire de « l’honneur de Naples » et Seigneur de la cité de Bénévent [iii].

La dernière héritière des Hauteville est une femme, Constance de Hauteville (1154-1198), qui épouse l’Empereur du Saint Empire Germanique, Henri VI de Hohenstaufen, fils de l’empereur Frédéric Barberousse. Elle est la mère de l’Empereur Frédéric de Hohenstaufen né en 1194, (empereur de 1220-1250). Opposé à la Papauté, ce dernier est excommunié par le Pape qui appelle Charles d’Anjou (1226-1289) contre les héritiers de Frédéric, Manfred et Conradin.

Charles d’Anjou est le frère cadet de Louis IX (Saint-Louis) : il a épousé Béatrix de Provence et à cette occasion, le roi l’a nommé Comte d’Anjou et de Maine. Par sa femme, il est comte de Forcalquier et Comte de Provence. Le Pape Urbain IV qui veut absolument chasser les Hohenstaufen, Empereurs du Saint Empire et Rois de Sicile, propose à Charles d’Anjou de le nommer roi de Sicile. En même temps, il annule le couronnement de Manfred, qui s’était fait couronner roi de Sicile huit ans plus tôt à Palerme et l’excommunie.

En 1266, Charles d’Anjou qui vient de débarquer à Ostie, est investi roi de Sicile par le Pape. Il fait sa jonction avec des troupes qui sont venues le rejoindre via les Alpes et il descend vers le sud de l’Italie où il défait les troupes de Manfred de Hohenstaufen. Au cours de la bataille de Bénévent, Manfred trouve la mort. Sa fille, Constance (1248-1302) hérite des droits des Hohenstaufen sur la Sicile. A l’âge de quatorze ans, en 1262, elle avait épousé Pierre III d’Aragon (1240-1285).

Conradin, le petit-fils de l’Empereur Frédéric II de Hohenstaufen, héritier légitime du trône, évincé par Manfred, reprend le combat contre Charles d’Anjou, à l’appel de l’aristocratie Gibeline du royaume. Il est capturé après la bataille de Tagliacozzo en 1268 et livré à Charles d’Anjou qui le fait décapiter, supprimant ainsi son plus sérieux rival.

L’exécution de Conradin suscita l’indignation générale contre Charles d’Anjou.

Les quatorze années suivantes voient le pouvoir de Charles d’Anjou s’affirmer sur les rives chrétiennes de la Méditerranée. En conflit avec le Basileus, Michel VIII Paléologue, une armée angevine qui fit le siège de Berat en Albanie, fut toutefois défaite par les Byzantins.

La domination Angevine, alliée Guelfe du Pape,  était mal supportée par l’aristocratie Gibeline de Sicile depuis l’exécution de Conradin. Un évènement anodin vint mettre le feu aux poudres. Une révolte spontanée de la population donna le signal du massacre des français de Palerme au cours de la révolte des « Vêpres Siciliennes » en 1282.  Puis le mouvement s’étend à toute la Sicile qui entre en révolte ouverte contre Charles d’Anjou, en se revendiquant de Constance de Hohenstaufen, l’épouse de Pierre III d’Aragon.

Pendant que Charles d’Anjou lance une expédition pour reconquérir la Sicile, Pierre III d’Aragon, débarque à Palerme dont il chasse les derniers Français. Il bénéficie du soutien populaire et de l’aristocratie Gibeline, totalement dévouée à l’héritière des Hohenstaufen, Constance. En une série d’engagements maritimes, la flotte aragonaise défait la flotte Angevine puis capture son commandant, sonnant le glas des ambitions Angevines en Sicile, qui devient dès lors, une dépendance du royaume d’Aragon.

Les Angevins se replièrent alors sur Naples et la partie continentale du royaume.

La seconde dynastie Angevine hérite du royaume de Naples

Au XIVème siècle le royaume de Naples est déchiré par les luttes fratricides entre les diverses branches de la famille d’Anjou. La reine Jeanne ayant pris parti au moment du Grand Schisme d’occident pour le pape d’Avignon Clément VII, le pape de Rome, Urbain VI prend le parti de l’autre branche des Angevins et notamment de Charles III de Duras (Durazzo en Albanie). Elle se tourne alors vers Louis d’Anjou [iv], fils du roi Jean II le Bon, qu’elle désigne comme son héritier en 1380, à la place de son neveu, Charles III de Duras, en contrepartie de son aide militaire.

Jeanne d'Anjou 1326 - 1382 Reine de Naples

Jeanne d’Anjou 1326 – 1382 Reine de Naples par Amédée GRAS

Jeanne d’Anjou 1326 – 1382 Reine de Naples par Amédée GRAS  Inventaire n° MV3999 Huile sur toile 0,65 x 0,54 Crédit photo Photo (C) RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gérard Blot Musée national des Châteaux de Versailles et du Trianon

En juillet 1381, Charles III de Duras vient mettre le siège devant Naples où il capture sa tante Jeanne qu’il fait emprisonner. Louis d’Anjou qui n’a sans doute pas suffisamment analysé la situation napolitaine, se décide enfin à expédier une armée de secours, en mai 1382. Arrivé à Rome, il apprend que Jeanne a été exécutée par Charles III de Duras. Il s’engage dans la lutte contre Charles III de Duras mais il meurt en 1384 sans avoir pu reconquérir son royaume. Son fils, Louis II d’Anjou devient Roi de Naples à la mort de son père en 1384.

La mort de la reine Jeanne de Naples, déclenche en 1383 dans le Comté de Provence, une guerre civile entre les partisans de Charles III de Duras et de Louis 1er d’Anjou : l’Union d’Aix. La mort de Charles de Duras en Hongrie en 1386, provoque l’effondrement de l’Union d’Aix, le rétablissement de l’ordre par Louis II d’Anjou (1377-1417) en 1387 et l’installation sur la Provence de la seconde dynastie d’Anjou, en qualité d’héritière du royaume de Naples. A cette occasion, Louis II, en punition du rôle joué par Aix dans la sédition, transfère à Marseille la capitale du Comté de Provence.

Louis II d’Anjou épouse en 1400 Yolande d’Aragon dont il aura plusieurs fils et notamment Louis III (1403-1434) et René d’Anjou (1409-1480), Duc de Bar et de Lorraine, le « Bon roy René ». Louis II d’Anjou lance plusieurs expéditions contre Naples, avec le soutien du Pape mais il est sévèrement battu dans une bataille navale, par les forces de Ladislas. Il reconstitue ses forces et se lance à nouveau dans la conquête de Naples et il parvient même à battre Ladislas en 1411 mais il n’exploite pas politiquement sa victoire. Il ne parviendra jamais à reconquérir le royaume de Naples dont le titre est successivement porté par Louis III puis par René d’Anjou.

Pendant ce temps, les rois couronnés qui règnent à Naples sont Charles III de Duras, puis son fils, Ladislas, mort en 1414, puis sa fille Jeanne II de Naples (1373-1435).

Louis II d'Anjou  Philadelphia  Museum of Art

Louis II d’Anjou Philadelphia Museum of Art

N’ayant pas d’enfant, Jeanne II désigne Alphonse V d’Aragon pour lui succéder. Ce dernier, qui occupe déjà la Sicile, essaie d’anticiper sur la succession en prenant un ton de maître. Jeanne II de Naples, indignée, se ravise alors et désigne pour lui succéder Louis III d’Anjou, et, après sa mort en 1434, son frère, René d’Anjou.

Ce dernier apprend la nouvelle alors qu’il est prisonnier du duc Philippe de Bourgogne. Il désigne immédiatement son épouse, Isabelle de Lorraine, en qualité de Régente. Cette dernière s’embarque pour Naples en septembre 1436. Libéré en 1437,  René s’empresse de faire son entrée en Provence pour réunir quelques fonds avant de s’embarquer pour Naples à son tour en 1438. Il est bien accueilli par les Napolitains et il engage immédiatement les hostilités contre  Alphonse V d’Aragon qui assiège Naples en 1439. Mais la trahison de l’un de ses généraux qui travaillait pour le roi d’Aragon, lui fait perdre le contrôle de Naples qui tombe, en 1442, entre les mains du roi d’Aragon.

Ce dernier réunit à nouveau le sud de la péninsule italienne et la Sicile, séparés depuis 1282 : il crée le royaume des Deux-Siciles, dépendant de la Couronne d’Aragon.

Alphonse V gouverne jusqu’en 1458 le royaume  qu’il laisse à son fils bâtard, Ferrante ou Ferdinand 1er d’Aragon (1423-1494) [v].

En 1494, le roi de Naples, qui faisait régner la terreur sur son peuple, était en conflit ouvert avec la Papauté.

Charles VIII était l’héritier du royaume de Naples [vi] au même titre que René de Lorraine, le petit-fils du roi René par sa fille Yolande. Ce dernier, contraint et forcé par Louis XI, avait fait don de ses droits au roi de France si ce dernier survivait à son neveu, Charles V d’Anjou, qui eut la bonne grâce de mourir en 1481.

Mais, précise Ivan Cloulas, « les actes pontificaux entérinant le changement la nomination de Charles d’Anjou, en 1265, comme roi de Sicile, (…) attestent que le Pape est garant des droits angevins sur Naples et peut, comme suzerain, en donner l’investiture au prince qu’il estimera le plus capable de les assumer » [vii]. Charles VIII, avant son départ pour l’Italie, s’empressa de faire saisir ces importants documents dans les archives du Comté de Provence.

Charles VIII Jean Perréal Musée Condé

Charles VIII Jean Perréal Musée Condé

En l’occurrence, celui qui se présente à Rome, ce n’est pas René de Lorraine mais Charles VIII avec la plus belle armée d’Europe appuyé par la meilleure artillerie du monde. Alexandre VI, auprès duquel le Maréchal de Gié s’était entremis, soutint Charles VIII.

La conquête de Naples par Charles VIII

Depuis plus de cinquante ans, le royaume de Naples était passé entre les mains des rois d’Aragon et René d’Anjou, pas plus que son fils, le duc de Calabre, n’avaient réussi à les en chasser, la dernière tentative de ce dernier s’étant traduite par la défaite navale d’Ischia en 1465 devant la flotte du roi Ferrante.

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Le royaume de Naples est défendu par une ligne de forteresses situées sur le Garigliano et le Liri,  dont la plus redoutable est celle de Monte-San-Giovanni, défendue par Avalos, Marquis de Pescara, un militaire chevronné.  Les trompettes expédiés par le comte de Montpensier pour les sommations d’usage, reviennent le nez et les oreilles coupées. Cette cruauté inutile attire le roi Charles VIII et toute son armée. En peu de temps, l’artillerie fait s’écrouler les murs de défense et la forteresse est livrée au pillage : neuf cents habitants sont passés au fil de l’épée.

Le bruit du massacre de San-Giovanni se répand comme une traînée de poudre dans tout le royaume et toutes les cités préfèrent ouvrir leurs portes plutôt que de livrer bataille. Les troupes du roi Ferrante s’enfuient, épouvantées, poursuivies par l’armée royale, tandis que Montpensier (le père du futur Connétable de Bourbon) et Stuart d’Aubigny (futur maréchal de France) s’emparent de la plupart des places fortes.

Le sultan Ottoman Bajazet, qui avait signé avec Ferrante des accords militaires, se rend bien compte de l’impossibilité de porter secours au roi de Naples et il renonce à une expédition  de secours. En toute hâte, il fait fortifier les Dardanelles pour anticiper sur une possible poursuite des opérations de Charles VIII en Grèce.

Le 20 février 1495, les Français entrent dans Naples, tandis que le roi Ferrante, accompagné de toute sa famille, se réfugie au château de l’Oeuf. Avant son départ, il a donné l’ordre à tous ses commandants de résister dans leurs forteresses et notamment, au plus aguerri d’entre eux, Avalos, retranché au Château-Neuf (Castel Nuevo).

Tavola Strozzi

Francesco Rosselli Vue du port de Naples Museo Capodimonte

Au premier plan le Castel Nuovo – Tableau attribué à Francesco Rosselli  (1434-1510) Peintre enlumineur et graveur de cartes – Peinture sur toile (0,82 x 0,845) Retour de la flotte aragonaise après la victoire d’Ischia devant Jean d’Anjou, le 12 juillet 1465. Ce tableau fut offert par le banquier florentin Strozzi au roi Ferrante I – Musée de Capodimonte

Le roi Ferrante lui-même, se retire au fort de l’Oeuf, puis par bateau, il rejoint sa résidence de l’île d’Ischia.

Quant au roi Charles VIII, qui vient prendre possession de Naples, ville ouverte, il s’installe au palais de Poggio Reale le 21 février 1495.

Le Palais de Poggio Reale

La résidence royale de Naples au Castel-Nuovo, défendu par le Marquis de Pescara étant inaccessible, on indique à Charles VIII, la villa Poggio Reale, située à l’est de la ville.

Le projet a été lancé en 1481 par Ferrante d’Aragon, le roi exilé à Ischia, alors qu’il était encore duc de Calabre. Il avait engagé un architecte florentin de talent, Giuliano da Maiano. Ce dernier construisit également une route de deux kilomètres et demi réunissant le Castel Nuovo et Poggio Reale.

Plan de Naples par  Baratta 1629

Plan de Naples par Baratta 1629

La carrière de Giuliano da Maiano (1432-1490) démarra vraiment selon Giorgio Vasari [viii] avec la construction du palais de Poggio Reale qui étonna ses contemporains. Il fut l’auteur de plusieurs travaux importants de sculptures à Naples avant d’être appelé à Rome par le secrétaire du pape Paul II pour construire dans la cour du Vatican « trois étages ornés de galeries soutenues par des colonnes ». Puis, Giuliano réalisa pour Paul II le palais et l’église de San Marco, avant de revenir à Naples poursuivre la réalisation de commandes importantes du roi Ferrante. Il mourut en 1490 et il fut remplacé par Fra Giocondo et Giorgio Martini qui achevèrent le palais de 1490 à 1492.

Portrait de Giuliano da Maiana - Pas de source identifiée

Portrait de Giuliano da Maiana – Pas de source identifiée

La villa elle-même se présentait le long de la route de Poggio Reale à Naples, sous forme de plusieurs bâtiments.

Poggio reale Plan de Baratta détail

Poggio reale Plan de Baratta détail

La villa de Poggio Reale – Détail du plan de Baratta 1629

Le bâtiment princier était conçu selon un  plan rectangulaire mis en forme près de quarante ans plus tard par un moine, Sebastiano Serlio (qui le présenta plutôt comme un carré).

Plan de Poggio reale par Serlio

Plan de Poggio reale par Serlio

Il comportait deux étages ouvrant sur une cour centrale par une galerie à arcades. Aux coins de l’ouvrage, il y avait quatre tours carrées, dans lesquelles étaient aménagés de vastes appartements de six pièces chacun.

Vincent Codazzo Palais de Poggio Reale

Vincent Codazzo Palais de Poggio Reale

Viviano Codazzi  (1604-1670) Bergame 1604 Rome 1670 Fête dans le jardin d’un palais dit “portiques de deux grands édifices”  en fait le palais de Poggio Reale A l’arrière plan on voit la Certosa di San Martino et tout au fond derrière les pins le château Saint Elme Inventaire n°INV843-3-4  Besançon, musée des Beaux-Arts et d’Archéologie Photo (C) RMN-Grand Palais / Jean Schormans Hauteur : 1.75 m Largeur : 2.29 m Besançon, Musée des Beaux Arts. Le tableau du site italien n’est manifestement pas le même, tout en étant très proche, que celui de la RMN. Il ne peut s’agir d’une copie car la composition est différente.  Le site italien renvoyé par le lien ci dessus donne la clef de l’énigme: il y a en fait trois versions de ce tableau qui résulte peut-être d’une collaboration entre Viviano Codazzi et son collègue et contemporain Domenico Gargiulo dit Micco Spadaro (1609-1675) : peut être la version donnée par le site italien est-elle celle de Spadaro car la présence des deux édifices dans la version RMN colle davantage avec le titre du tableau ? En fait, on a l’impression que le tableau du site italien est peint du côté exactement opposé de l’esplanade par rapport au point de vue du tableau de Besançon car on peut voir le pignon du Palais dans ce tableau caché par l’atrium à colonnades dans le tableau de Besançon. Mais c’est une fausse impression car l’arrière plan est exactement identique. Il ne peut donc s’agir que d’un tableau  fictif. Peut-être l’auteur a-t-il voulu corriger une imperfection architecturale subjective de deux bâtiments côte à côte trop différents? On peut se faire une idée de la majesté des deux édifices par la taille des personnages rapportée à celle des colonnes ou des plafonds.  

Cet édifice princier était relié à un autre bâtiment construit sur le modèle de l’atrium antique, par une cour d’honneur pavée de céramiques multicolores. Un troisième bâtiment abritait les communs.

D’après le site italien Modulazioni [ix], certaines sources signalent que les plafonds de la villa  ont été animés par des peintures de Donzello (Pietro et Ippolito), tandis que les voûtes et les arcs des portes étaient décorés par des céramiques de Luca della Robbia (1400-1481),  représentant des portraits des héros de la maison d’Aragon. Luca della Robia étant mort en 1481, il ne peut en l’occurence s’agir que d’Andrea Della Robia (1435-1525), son neveu, ou de l’un des élèves de l’atelier, tout au moins pour les éléments de décoration intérieure du palais.

Pietro del Donzello Le départ des Argonautes

Pietro del Donzello Le départ des Argonautes

Type de peinture réalisée par Pietro Del Donzello Le départ des Argonautes 1487 The Frick Collection

Lucca della Robia portrait de jeune garçon Museo Civico Naples

Lucca della Robia portrait de jeune garçon Museo Civico Naples

Luca della Robbia (Portrait de jeune garçon, c. 1445) Museo Civico Gaetano Filangieri, Naples

L’édifice présentait en son niveau bas des arcs multiples qui en allégeaient l’apparence. Le grand porche était entouré d’arbres odoriférants, citronniers et orangers et donnait sur des étages successifs de bassins et de fontaines, propres à réjouir l’œil.

Pour les jardins, Ferrante confie les travaux à un moine napolitain, Dom Pacello da Mercogliano (1455-Amboise 1535). Ce dernier réalise sur les pentes de Poggio Reale un jardin à l’italienne, alternant de nombreux éléments d’architecture et de jeux d’eau, profitant de la présence d’un ancien aqueduc romain qu’il fait réhabiliter.

Le parc, tout entier ceint par de hauts murs est plus vaste que celui de Vincennes d’après Ivan Cloulas, qui cite André de la Vigne dans « Le vergier d’honneur ou le voyage de Naples »[x]. Le jardin est structuré sur une conception géométrique de l’espace,  de style classique, selon le goût du temps : il fait alterner une composition ornementale avec des arbres fruitiers pour illustrer les thèmes de la fécondité et  du plaisir, en puisant son inspiration dans l’histoire de Psyché et de Cupidon[xi].

Le site remarquable de Châteaux-jardins, etc… élaboré par une historienne de l’art[xii], nous donne une description générale du site de Poggio Reale : « Le jardin se composait de deux jardins superposés à l’est et au sud, d’un canal, d’une vaste pièce d’eau, ainsi que d’une cour qui, disait-on, était inondable et permettait au souverain d’organiser des naumachies.

Poggio Reale Plan de Baratta 1629

Poggio Reale Plan de Baratta 1629

Détail du plan de Baratta 1629

Si la composition précise des parterres ne nous est pas connue, bien que les documents d’époque nous laissent deviner qu’ils devaient être richement ornés, un certain nombre d’éléments structurels de la villa et des jardins nous permettent toutefois de percevoir l’objectif poursuivi par l’architecte.

Par exemple, le rôle prééminent joué par l’eau dans cette composition, tant par la présence de la fantastique fontaine du «tempieto di Marmo» (contenue dans un pavillon de bois et décrite comme une fontaine octogonale à vasques superposées richement ornée de petits putti) que par celles du canal, du bassin et de la possibilité hors du commun d’inonder complètement la cour reliant les deux jardins qui faisait de cet espace un lieu de représentation, de jeu, d’animation au sens large.

En outre, la présence de nombreuses ouvertures (arcades, loggias, fenêtres dans le mur d’enceinte du jardin) offrant une vue plongeante sur la baie de Naples affiche clairement l’intention de construire un espace de plaisir ordonné et ouvert sur l’espace environnant ».

Ce qui est remarquable dans ce jardin, c’est l’utilisation de l’eau, présentée sous les formes les plus diverses, en cascades, jets d’eau, fontaines, mares et canaux, mêlant artistiquement le rafraichissement des invités et la musique des fontaines.  Les Aragonais avaient apporté à Naples les jeux d’eau Andalous que la conception du jardin italien mettait magnifiquement en valeur.

Les arbres fruitiers sont innombrables et d’une diversité inconnue en France grâce au climat privilégié de Naples : on y trouve outre les orangers et les citronniers, des grenadiers, des oliviers, des palmiers dattiers, des figuiers et quantité d’autres arbres aux fruits les plus rares. Les fleurs qui réjouissent l’œil des promeneurs sont présentées en parterres colorés et odorants aux rosiers innombrables qui réjouissent le passant qui flâne dans les allées.

Partout dans le jardin, des statues d’albâtre, de marbre ou de porphyre illustrent des thèmes puisés dans la mythologie antique.  Des volières aux oiseaux multicolores  charment le passant par leurs chants.

Le Vergier d’honneur, cité par Ivan Cloulas, précise qu’on voit croitre dans les jardins de Poggio Reale :

Pommiers, lauriers, romarins, marjolaines,

Et giroflées sur toutes souveraines,

Nobles œillets, plaisantes armeries,

Qui, en tous temps, sont là-dedans flories…

Il y a de vastes enclos boisés pour les animaux sauvages, vivant là en semi-liberté : chevreaux, cerfs, daims et des prairies fermées ou paissent en liberté des vaches, des bœufs, des chevaux, des mulets, des juments, des ânes, des pourceaux, en quantité innombrable. Au bout du parc se trouvent des grandes métairies ou abondent poulets, chapons, …

Toutes manières et sortes de volailles

Cailles, perdrix, paons, cygnes et faisans,

Et mains oiseaux des Indes moult plaisants…

A la sortie du parc, vers la ville,  les eaux de l’aqueduc aboutissent à une très vaste fontaine accessible à tous,

Qui de vive eau est si très comble et pleine,

Que tout Naples peut fournir et laver,

Et toutes bêtes grandement abreuver.

 

Les collines sont couvertes de vignes

Dont il sort si très grande abondance,

De vins clairets, de vin rouge et vin blanc,

Grec et latin, que, pour en parler franc,

Sans les exquis muscadets et vins cuits,

On y queut bien tous les ans mille muids [xiii]

Le vin était bonifié sur place dans de vastes caves voutées, longues et larges, qui sont les plus belles du monde. Bref, conclut Ivan Cloulas, citant André de la Vigne, c’est l’image même du Paradis Terrestre.

******

Quelles furent les pensées du roi et de ses proches en arrivant à Poggio Reale ? Sans doute un éblouissement des sens, de la vue, des odeurs des orangers et citronniers chargés de fruits, du chant des fontaines et des oiseaux, de la vivifiante fraîcheur des bassins. Ils durent ressentir plus de regrets encore en quittant ce havre de toutes les grâces.

A  Poggio Reale, Charles VIII découvrit un art de vivre, fait tout entier pour l’agrément et le plaisir.

Aussitôt conquis, il fit venir à lui tous les artistes présents qui avaient travaillé à ce magnifique palais et les recruta pour introduire en France un peu de cette Renaissance Italienne. Ce furent ainsi, Dom Pacello de Mercogliano, surnommé plus tard le « Léonard des jardins », Fra Giovanni Giocondo, Dominique de Cortone, surnommé Le Boccador, et d’autres encore, qui allaient introduire dans la vallée de la Loire, à partir de 1496, des changements décisifs dans l’art de vivre.

Mais quels furent ces changements ?

« A la manière des philosophes antiques qui débattaient dans le jardin d’Academos, le  jardin représente pour les humanistes de la Renaissance, un lieu de rencontre propice aux échanges savants» [xiv] . On trouve dans le jardin des premières villas de la Renaissance italienne un espace ombragé favorable à ces échanges et présent dans la littérature de Boccace.

 Comme le souligne Diane sur son site Châteaux et Jardins déjà cité, « les pergolas définissent à la fois un espace extérieur et un volume intérieur, protégé mais aéré et bénéficiant d’une ombre agréable et fraîche. Suivant la saison, il est en outre empli de l’intense parfum des fleurs ou orné de fruits mûrs. ». Diane souligne par ailleurs que le jardin de la renaissance italienne, naît de la pensée humaniste qui replace l’homme au centre de l’Univers. « L’Homme reste soumis à Dieu, mais il peut s’améliorer par le savoir. »

Celui qui joua un rôle essentiel dans la nouvelle conception des jardins fut Léon Battista Alberti (1404-1472) qui, dans son ouvrage, publié en 1452, « De re aedificatoriae » qui peut se traduire comme « De l’art d’édifier » définit, comme Diane nous le rapporte, la nouvelle conception humaniste du jardin : « le jardin et la demeure doivent être traités comme un tout. Le jardin n’est pas seulement un élément constitutif de la demeure, il doit également se nourrir du paysage qui l’environne et s’harmoniser avec lui».

Là sans doute se trouve exprimé l’apport le plus précieux de l’Italie à la Renaissance française : c’est la découverte du  jardin qui va donner la méthode permettant de valoriser les châteaux dans lesquels, jusqu’à présent, s’était concentré le génie français.

____________________________

[i] Voir l’article sur les Ducs de Milan

[ii] Histoire de Marseille par Amédée Boudin et Résumé de l’histoire de Naples et Sicile

[iii] Ivan Cloulas Charles VIII et le mirage italien Albin Michel 1986

[iv] La deuxième dynastie d’Anjou car, entre-temps, faute d’héritier mâle, l’Anjou avait été rattaché à la Couronne de France.

[v] Les Aragonais de la dynastie régnante sur Naples faisaient partie de la famille des Trastamare. Ferdinand 1er de Naples (1423-1494) ou Ferrante I, fils illégitime, régna depuis la mort de son père en 1458 jusqu’à 1494. Son fils Alphonse II (1448-1495) ne régna que quelques mois avant d’abdiquer au profit de son fils, Ferdinand II d’Aragon (1469-1496) qui affronta Charles VIII. Lui succéda le roi Frédéric 1er de Naples, frère d’Alphonse II, qui régna de 1496 à 1501. Cette séquence répétée de rois successifs après un très long règne du roi Ferdinand 1er fut sans doute pour quelque chose dans l’effondrement subit du royaume devant l’avance française.

[vi] Louis XI avait fait pression sur le roi René, via le premier ministre de ce dernier, Palamède de Forbin, pour que l’héritage du roi René revienne au Comte du Maine, son neveu, avec substitution de Louis XI, si ce dernier survivait au Comte du Maine, dans le cas où ce dernier mourrait sans descendance mâle. C’est ce qui arriva. Le roi René mourut en 1480, le Comte du Maine hérita mais mourut l’année suivante, Louis XI étant toujours vivant : l’héritage de la Provence revint à la Couronne. Cette jurisprudence joua uncertain rôle dans la revendication par François 1er de l’apanage de Bourbon après la mort de Suzanne de Bourbon, qui n’aurait pas du hériter. Quant aux droits sur Naples et Jérusalem, royaumes qui n’appliquaient pas la loi salique, ils revenaient naturellement soit à Louis XI soit à René de Lorraine, concrètement, à celui qui pourrait en user pour conquérir Naples.  Le fils du roi René, Jean II de Lorraine était mort en 1470 . La fille de René, Yolande d’Anjou, mariée au Comte de Vaudémont avait eu un fils, René d’Anjou qui fut duc de Lorraine. En revanche, il ne pouvait pas hériter ni de l’Anjou ni de la Provence, selon la doctrine de Louis XI, car, héritier de la Lorraine via sa mère, il ne descendait pas en ligne directe de ses ancêtres. L’héritier du roi René, Charles V d’Anjou (1436-1481) était son neveu, un homme de mauvaise santé, qui n’avait pu avoir d’enfant de son épouse, sa cousine germaine, Jeanne de Lorraine. Voir Histoire de Marseille Op. déjà cité.

[vii] Ivan Cloulas op. déjà cité. Sur la description de Poggio Reale, voir également l’article très documenté de Francesco Zecchino du 16 mars 2002 “La villa di Poggio Reale residenzia degli Aragonesi a Napoli” (cliquer sur le titre de l’article).

[viii] Giorgio Vasari (1511-1574) Vie des peintres, sculpteurs et architectes – Tome deuxième Paris Tessier 1840

[ix] Modulazioni Article sur Naples

[x] Voir l’article critique sur Persée

[xi] Selon le site en italien Modulazioni. Voir à ce sujet le thème de Psyché des Métamorphoses d’Apulée sur Wikipedia.

[xii] Ce site, consacré aux châteaux de la Loire, fournit des explications solides et documentées sur les châteaux de la Loire et leurs origines. C’est le site le plus fouillé et l’analyse la plus fine, qu’il m’ait été donné de trouver sur la toile.

[xiii] Unité de capacité. Selon l’article de Wikipedia , le muid est une futaille de taille variant suivant les régions dont Henri IV fixa la capacité  à 300 pintes de Paris soit 280 litres.

[xiv] Selon Marie-Anne Michaux Histoire de la Renaissance Mots-Clefs Librairie Eyrolles 2007 p 173

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Commentaires

  1. alix de vienne a écrit

    Bravo pour votre article.
    Je cherche où trouver une reproduction de bonne definition de plan de Poggio Reale d’ Antonio Baratta 1629. Merci de me le signaler des que possible.
    Alix de Vienne

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