La saga des Borgia 1 Giulia Farnese

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La “Bella” et mystérieuse Giulia Farnese, sera le dernier grand amour du sexagénaire Alexandre VI. Epouse du fils de la petite-cousine de Rodrigo Borgia, Adrienne de Mila, elle saura tirer parti de sa position auprès du Pape pour amorcer la grandeur de sa famille. Son frère, Alexandre Farnese sera élevé cardinal en 1493 et deviendra Pape en 1534.

Le Pape : une puissance spirituelle et temporelle

Les Borgia, c’est, avant d’être un clan, un pape, Alexandre VI, élu le 11 août 1492. Comme la plupart de ses prédécesseurs depuis quarante ans (en fait depuis Calixte III le premier pape Borgia mais suivant en réalité une tradition immémoriale antérieure), Alexandre VI associe sa famille aux honneurs de sa fonction. Il n’est guère différent en cela, de son oncle Calixte III, du pape Sixte IV, de Paul II et d’Innocent VIII. L’accusation de népotisme pourrait d’ailleurs être portée contre les six ou sept papes qui suivirent, à l’exception d’Adrien d’Utrecht (Voir à ce sujet les deux autres articles sur les Papes sur ce Blog : Les papes de 1371 à 1534 et L’ascension des Borgia de Calixte III à Alexandre VI).

En réalité, le Pape qui gouverne Rome, ce n’est pas qu’une puissance spirituelle pour la Chétienté : c’est également une puissance temporelle qui détient un contrôle théorique sur les Etats de l’Italie centrale. Pour contrôler cet Etat, il faut une police, une justice, une milice et des armées.

Car si le Pape est élu par un conclave, il règne ensuite comme un roi en son royaume. Et ses enfants deviennent alors des princes qui s’unissent à toutes les cités Etats de la péninsule. Ces derniers sont gouvernés par des princes de fraîche date, souvent issus de condottiere. Cette oligarchie arriviste, souvent d’origine militaire a besoin d’ancrer dans des relations familiales avec les Papes successifs, sa propre légitimité à gouverner.

En ce sens, l’arrivée du clan Borgia au pouvoir à Rome, c’est-à-dire, du Pape et de sa famille, n’est ni nouvelle ni étonnante pour ses contemporains. Certes, le népotisme est régulièrement condamné par les cardinaux mais non pas pour des questions de morale et d’éthique, mais parce qu’il permet à une coterie étrangère à la Curie, de truster des places lucratives, barrant ainsi la carrière des autres princes de l’Eglise. Il existe tout de même des voix pour condamner la déshérence des mœurs. Mais ces voix ne sont ni écoutées ni entendues.

Le Pape au pouvoir à Rome, ce sont des fonctions laïques importantes comme celles de capitaine général des troupes pontificales, de Préfet de Rome, de Gouverneur du Château Saint-Ange, qu’il faut confier à des hommes de confiance, des proches, des membres du clan qui savent que le Pontife une fois disparu, ils devront également disparaître.

Car le Pape ne peut pas appuyer son pouvoir sur une administration pérenne dont la plupart des principaux titulaires changent régulièrement avec chaque nouvelle élection. Comme dans une royauté, il y a des partis politiques qui s’affrontent, des coteries, des cercles d’influence, des partis étrangers (de la France, de l’Espagne, de l’Empire) qui s’entre-déchirent. La seule coterie solidaire pour le nouveau Pape est constituée de sa propre famille dont le sort est totalement dépendant du sien. En même temps, en tant que nouveau Prince de la Chrétienté, le Pape souhaite que sa famille perdure dans ce rôle et il aimerait bien qu’elle puisse se constituer des entités politiquement pérennes, comme avait tenté de le faire, sans succès, le prédécesseur Sixte IV.

Alexandre VI et sa famille

Lorsqu’Alexandre VI arrive au pouvoir[i], à l’âge de soixante ans, il est relativement jeune pour la fonction. Mais sa carrière est déjà exceptionnellement longue. Il a été cardinal pendant trente-six ans sous le Pontificat de cinq papes successifs de 1456 à 1492 : il est depuis seize ans le doyen des cardinaux du Sacré Collège ! Plus remarquable encore que sa jeunesse : il a su maintenir et même accroître son pouvoir sous tous les princes successifs de l’Eglise grâce à une analyse politique très fine et à une empathie qui attire sur lui la sympathie des nouveaux Papes. Cette incroyable longévité politique, sans aucune « traversée du désert » il la doit à sa fibre diplomatique, la même que celle de son oncle Calixte III.

Il est riche, même richissime avec un revenu, pendant plus de trente ans compris entre 30 000 et 60 000 ducats par an, qu’il a su gérer avec grandeur mais sans dépense ostentatoire comme un autre privilégié, Pierre Riario, neveu arriviste nommé cardinal par Sixte IV en 1471, qui, gagnant 60 000 ducats par an se débrouille pour en dépenser 200 000 en deux ans en laissant 60 000 ducats de dettes après sa mort en 1474 !

Le Palais de Rodrigo Borgia (voir l’article sur L’ascension des Borgia sur ce Blog) est magnifiquement équipé et regorge de trésors dans ses caves, trésors qu’il a su placer en dépôt chez le cardinal Ascanio Borgia juste avant l’élection. Il est en effet de coutume à Rome que la demeure de chaque nouveau Pape soit pillée par la population de Rome. Anticipant sur un possible scrutin favorable, il a expédié des convois de mules lourdement chargées chez Ascanio Sforza, dissimulant ainsi à la « ferveur populaire » des trésors accumulés pendant plus de quarante ans.

Les chroniqueurs le décrivent affable, grand et vigoureux : son regard est vif, son éloquence est remarquable. Il est très beau, opportuniste et bon vivant. .

Cet homme qui cumule les superlatifs, a connu une existence heureuse et un grand amour avec Vanozza Cattanei, une romaine qui lui a donné quatre enfants et peut-être davantage[ii]. Ses derniers nés sont Giovanni, Cesare, Lucrezia et Joffre. Au moment où Rodrigo devient Pape, aucun des quatre enfants, âgés respectivement de dix-sept, seize, onze et dix ans, ne vit avec leur mère, sur la place Pizzo di Merlo à Rome.

Le royaume de Naples, n’a pas digéré l’échec à l’élection pontificale du cardinal Julien Della Rovere et il poste ses troupes à la frontière des Etats pontificaux. Le Pape cherche donc une alliance puissante. Il tourne alors ses yeux vers Milan à qui il offre sa fille Lucrezia. Le cardinal Ascanio Sforza propose l’un de ses cousins, Giovanni Sforza, fils bâtard de Costanzo Sforza, Comte de Cotignola et Seigneur de Pesaro, fief pontifical à l’articulation de la Romagne et des Marches. Giovanni a alors vingt-six ans, il est bien fait, éduqué mais violent, vaniteux et intéressé. Il est veuf de son épouse, Madeleine de Gonzague, morte en couches.

De son côté, Lucrezia est une adolescente de douze ans « de taille moyenne et mince : elle a le visage allongé, le nez fin, les cheveux blonds, les yeux clairs d’un bleu laiteux, la bouche un peu grande, les dents très blanches, la gorge bien formée »[iii]. Elle a d’abord été fiancée à don Juan de Centelles, un noble aragonais du royaume de Naples, puis quelques mois plus tard à don Gaspard d’Aversa, également de souche noble aragonaise de Naples.

Giulia Farnese

Après le mariage par procuration  le 2 février 1493,  Lucrezia vient habiter chez Adrienne de Mila, la petite-cousine issue de germain de son père, dont le fils Orso Orsini, fonctionnaire du Vatican, venait d’épouser, le 21 mai 1489,  une jeune noble d’une exquise beauté, surnommée « la bella », Julie Farnèse.

La famille Farnèse, d’une ancienne noblesse provinciale du Latium, était originaire de Capodimonte sur le lac Bolsena [iv] où elle possédait un château. Elle avait également des terres riches aux alentours du lac Bolsena, près de Viterbe et autour d’Isola Farnese au nord de Rome. Les Farnese possédaient des revenus suffisants pour vivre honorablement mais sans ostentation. Le mariage de Giulia Farnese avec Orso Orsini va devenir le point de départ de l’ascension des Farnese.

En effet, “la bella” loge chez sa belle-mère, la petite-cousine du Pape. Ce dernier a fait la connaissance de Giulia, sa petite cousine par alliance, trois ans avant l’élection au trône, un peu avant son mariage avec l’un de ses officiers. Les noces furent célébrées au palais du vice-chancelier, dans le salon dit « des étoiles ». La jeune fille de quinze ans, ne dut pas être autrement émue par le quasi sexagénaire, prince de l’Eglise.   Le cardinal Borgia, vieillissant, eut par contre un coup de foudre, absolu et dévastateur.

Car Giulia est belle à faire se damner un Pape. Elle a une magnifique chevelure noire, son teint est mat, son visage est rond, ses yeux sont brillants et noirs. Elle est gracieuse et gaie, tout le temps joyeuse et elle a un tempérament de feu.

La cousine Adrienne est rapidement mise dans la confidence par le vice-chancelier. Quelle position adopter ? Défendre son fils au risque de se brouiller définitivement avec son cousin ou tirer parti de cette opportunité pour elle et pour son fils ? Adrienne ne tergiverse pas : elle opte pour la seconde solution. Elle évoque la question avec son fils et avec Giulia et Orso Orsini qui accepte de libérer la place au profit du Vice-chancelier, tout en conservant avec son épouse des relations maritales normales quand ils sont seuls. En somme, il s’agit d’un mariage à trois, dont chacun tire son intérêt.

L’accession de Rodrigo au trône pontifical ne fait que confirmer à Adrienne qu’elle a fait le bon choix et Giulia, devenue entre-temps la maîtresse attitrée du Pontife, fait payer à ce dernier l’accès à son lit. D’abord au bénéfice de son frère, qui est nommé le 20 septembre 1493, cardinal, par Alexandre VI, ce cardinal, qui accèdera au trône pontifical sous le nom de Paul III et que l’on appellera toute sa vie le cardinal « du jupon » ou, par un jeu de mot érotique de compilation de son nom, le cardinal « fregnese ». Un cardinal qui s’efforcera de détruire méthodiquement, toute sa vie, les nombreux portraits de sa sœur, de sorte que l’on est réduit, aujourd’hui, à des hypothèses ou des supputations sur le vrai visage de Giulia Farnese…

Bartolomeo Veneziano Portrait de jeune femme vers 1510 National Gallery Londres

Bartolomeo Veneto Portrait de jeune femme vers 1510 National Gallery Londres

Bartolomeo Veneto Portrait de jeune femme National Gallery. S’agit-il réellement de Lucrezia Borgia comme se plaisent à le souligner un grand nombre de sites ? Car Lucrezia, d’après un contemporain, avait un visage allongé. Peut-être alors est-ce Giulia Farnese qui avait un visage rond et des yeux noirs comme la jolie femme du portrait ? Mais une boucle blonde dépasse de la mantille sombre. Toutes les supputations sont permises car il ne reste pas de tableau permettant d’authentifier de façon certaine « la bella ». Mais cette jeune femme est belle selon nos canons actuels. Et nos canons savent rejoindre ceux de la Renaissance lorsque l’on examine la beauté des femmes de Botticelli.

 

 

Rafaello Sanzio Portrait de jeune femme Galerie Borghese

Rafaello Sanzio Portrait de jeune femme Galerie Borghese

Dame à la licorne, Raffaello Sanzio, Galerie Borghese, Rome. De très nombreux sites voient dans ce tableau la belle Julie Farnese. Bien que cette jeune femme n’apparaisse pas vraiment très belle, elle a les yeux noirs et le visage rond de Julie Farnese. Mais ses cheveux sont blonds alors que ceux de Giulia sont noirs ! Il n’y a malheureusement aucun portrait totalement satisfaisant. Il s’agit donc d’un choix subjectif et il appartient au lecteur de faire son choix parmi les portraits proposés, de celle qui, selon lui, incarne le mieux “la bella”. Car ce que ne peuvent pas transcrire les tableaux, c’est le caractère joyeux, enjoué, spirituel de “la bella” qui illumine sa présence et lui donne cette beauté qui fascine et qui séduit.  

 

Bartolomeo Veneto Snite Museum of Art

Bartolomeo Veneto Snite Museum of Art

Ce portrait est présenté comme celui de Béatrice d’Este, l’épouse du duc de Milan Ludovic le More. Mais elle ne ressemble pas vraiment aux autres portraits de Béatrice d’Este. En revanche, cette jeune femme a les cheveux noirs de Giulia Farnese. Son visage est rond. En fait, elle n’est pas sans point commun avec l’actrice ayant interprété le rôle de Giulia dans la série Les Borgia

 

Guglielmo Della Porta La Giustizia San Pietro Vaticano

Guglielmo Della Porta Tombeau de Paul III Basilique de Saint-Pierre de Rome

 Ce tombeau, exécuté à la demande du cardinal Farnèse, six ans après la mort, en 1549, du pape Paul III, fut exécuté par le sculpteur et architecte milanais Guglielmo Della Porta de 1555 à 1575. Il était assorti initialement de quatre statues: les deux premières, la Justice et la Prudence ci-dessus au premier plan et les deux dernières, l’Abondance et la Paix qui, de réalisation moins heureuse, ont été déplacées au palais Farnèse. De très nombreux auteurs ont voulu voir dans le personnage de la Justice, dont la beauté a suscité les élans les plus vifs, la belle Giulia Farnese. 

Guglielmo della Porta Allegorie de la justice Tombeau de Paul III Basilique Saint Pierre de Rome

Guglielmo della Porta Allegorie de la justice Tombeau de Paul III Basilique Saint Pierre de Rome

Le personnage de la justice était initialement nue. Le cardinal Farnese a demandé au sculpteur de revêtir d’un voile sa Justice ce qui fut fait avec une armature d’acier blanchie. Le cardinal Farnese ne pouvait pas ignorer que le pape Paul III avait fait la chasse aux tableaux reporésentant sa soeur, Giulia. Pouvait-il réellement faire ce pied-de-nez au pape défunt, de faire représenter éternellement sur son tombeau l’image de sa soeur ? La probabilité est donc que cette statue n’est pas, malgré la beauté plastique de la jeune femme, une représentation de Giulia Farnese. On notera du reste que le visage de la statue est plutôt d’un bel ovale et non rond comme celui de Giulia. 

Les trois femmes habitent un palais contigu au Vatican, qui dispose d’une chapelle privée qui donne dans la basilique Saint-Pierre. Les jeunes femmes peuvent donc accéder sans être vues, à la chapelle Sixtine et aux appartements privés du Pape.

Giovanni Sforza fait son entrée publique à Rome le 2 juin 1493 : ses deux beaux-frères, Giovanni (devenu à la mort de son demi-frère, duc de Gandie, avait épousé la princesse Maria Enriquez, nièce du roi d’Aragon, promise initialement à son demi-frère Pedro-Luis, premier duc de Gandia)  et Cesare, viennent l’accueillir. Les noces, princières, sont splendides.

Mais le Pape se rend vite compte que la véritable alliance aurait dû être signée avec le royaume d’Aragon et cette alliance avec les Sforza  lui apparaît rapidement moins intéressante.

Les ouvertures à l’Espagne

Alexandre VI trouve rapidement une opportunité d’être agréable aux Espagnes (couronnes d’Aragon et de Castille). Le 4 mai 1493, il prend acte de la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb, en publiant une bulle qui attribue à l’Espagne des rois catholiques toutes les terres situées à cent lieues à l’ouest des Açores. Les contrevenants seront excommuniés. Cette limite sera repoussée plus à l’ouest de 270 lieues, par le Traité de Tordesillas le 7 juin 1494.

Mais les rois catholiques qui sont bien contents de voir le Pape épouser leurs intérêts coloniaux sont moins ravis de le voir protéger, à Rome, les juifs échappés d’Espagne. En 1492 en effet, l’édit du 31 mars 1492 avait été signé à l’Alhambra de Grenade, trois mois après la reddition de Boabdil, pour obliger les juifs à se convertir sous peine d’expulsion. Ils étaient venus s’installer en masse à Rome, où le Pacte entre les juifs et le Pape était régulièrement reconduit après chaque élection pontificale. Les rois catholiques protestent auprès du Saint-Siège : mais le Pape tient bon : il refuse de revenir sur la protection accordée aux Juifs d’Italie. En contrepartie, il accepte que l’Eglise d’Espagne contribue financièrement à la lutte engagée par l’Espagne contre les croyances non chrétiennes.

Expulsion des Morisques du port de Vinaros 1609 par Francisco Peralta  Histoire de la Communauté de Valence par le père Oromig

Expulsion des Morisques du port de Vinaros 1609 par Francisco Peralta Histoire de la Communauté de Valence par le père Oromig

L’accord avec l’Espagne règle les questions du mariage de Giovanni, le frère aîné de Cesare avec dona Maria Henriquez et de sa succession au duché de Gandie. Giovanni (ou Juan) Borgia reçoit des sommes importantes de son père pour acheter des terres adjacentes afin d’étoffer son duché. En Espagne, Juan vit sur un pied largement supérieur à ses moyens pourtant abondants. Il est rappelé plusieurs fois à l’ordre par Cesare, sur instruction du Pape.

L’alliance napolitaine

Pour l’heure, ce qui attire l’attention du Pape, ce sont les relations qui tendent à devenir orageuses avec Ferrante le roi de Naples, alors même que Rome est en train de choisir l’alliance avec Milan, Ferrare et Venise et avec Charles VIII, poussé par Ludovic le More à envahir Naples. Mais Ferrante entend alors parler des préparatifs de Charles VIII pour récupérer le royaume de Naples qu’il tient en héritage du testament du roi René d’Anjou (voir les articles sur ce Blog sur Les ducs de Milan de 1350 à 1435 et La première guerre d’Italie : l’éblouissement de Poggio Reale). Il devient impératif pour Naples de se réconcilier avec le Pape.

Le mariage entre Joffré, le dernier fils du Pape âgé de douze ans est alors convenu avec Sancia d’Aragon, âgée de seize ans, la fille naturelle d’Alphonse de Calabre, le fils du roi Ferrante. A l’étonnement général des Etats italiens, Alexandre VI se retire de l’alliance contre Naples. Lorsque l’ambassadeur français se présente à Alexandre VI pour réclamer l’investiture française sur Naples, le Saint-Père refuse. Puis, il engage une négociation avec Ludovic le More qui lui permet de se réconcilier avec Milan.

Mais le roi Charles VIII ne désarme pas. Pour calmer les craintes en Italie il déclare partir pour une croisade contre les Turcs ce qu’Alexandre VI approuve hautement en lui désignant la Croatie comme objectif immédiat. Mais Charles VIII dévoile alors ses batteries en indiquant que pour lui, la revendication du trône de Naples est étroitement liée à la croisade car le trône de Naples est uni à celui de Jérusalem depuis le 13ème siècle.

A Rome, pour sceller la nouvelle alliance napolitaine, on marie en grande pompe Joffre et Sancia le 7 mai 1494 : Joffre est nommé prince de Squillace et comte de Cariati par le roi Alphonse (le roi Ferrante étant décédé en janvier 1494) tandis que le duc de Gandie en Espagne, reçoit les comtés de Chiaramonte et de Lauria et le titre de prince de Tricarico. En deux ans à peine, Alexandre Borgia avait ainsi réussi à unir sa famille avec les deux grandes principautés italiennes au nord et au sud et à établir son fils parmi la haute noblesse espagnole.

A Rome, le nouveau Pape a décidé de rajouter une extension à l’aile nord du palais pontifical construit par Nicolas V, pour un nouvel appartement : on y entre par une antichambre située au 1er étage de l’ancien palais. Le rez-de-chaussée abrite la bibliothèque et les archives. Il décide de faire décorer ses appartements par un peintre qui a travaillé au Belvédère pour Innocent VIII, Bernardino di Bitti, dit le Pinturicchio.

Appartements Borgia Musées du Vatican Bernardino di Betto dit Le Pinturicchio (1454-1513) vers 1494  Fresque de Sainte Catherine d'Alexandrie

Appartements Borgia Musées du Vatican Bernardino di Betto dit Le Pinturicchio (1454-1513) vers 1494 Fresque de Sainte Catherine d’Alexandrie

Dispute de Sainte Catherine d’Alexandrie contre les philosophes devant l’empereur Maxence.  Appartements Borgia Musées du Vatican Bernardino di Betto dit Le Pinturicchio (1454-1513) vers 1494. Sainte Catherine au premier plan serait Lucrezia Borgia ; au premier plan, en habit turc le prince Djem, à moins que ce ne soit Giovanni Borgia, duc de Gandia qui aimait se déguiser en turc sur le modèle du prince Djem; Giovanni pourrait être également le cavalier couvert d’un turban à l’extrême droite du tableau. Sur le trône, l’empereur Maxence serait Cesare Borgia et au premier plan de dos, Thomas Paleologue, le despote de Morée. A l’arrière de ce dernier, le petit couple est formé de Joffre Borgia et de Sancia d’Aragon. Le Pinturicchio se serait représenté parmi les personnages à l’arrière du trône. On ne voit pas dans cette peinture qui pourrait représenter Giulia Farnese. Pourtant, si un tableau subsiste de cette dernière, il ne peut être que dans les Appartements Borgia sous les traits de l’un ou l’autre des personnages des cinq salles des appartements, fermés par Jules II della Rovere, qui ne pouvait pas supporter d’avoir sous les yeux, l’image des Borgia. 

Au printemps de 1494, Alexandre VI envoie Giovanni Sforza à la tête de l’armée qui, en Romagne, près de Pesaro, doit lutter aux côtés de l’armée napolitaine, contre l’armée française de Charles VIII. Lucrezia accompagne son époux. Giulia, la dame d’honneur de Lucrezia est du voyage, de même qu’Adrienne, tandis que son fils, Orso Orsini a reçu l’interdiction de se déplacer…

Giovanni commence à réaliser que la conduite des affaires militaires n’est pas vraiment sa spécialité et il se tourne vers Ludovic le More, le grand ami et inspirateur des Français. Le Pape Alexandre VI qui est loin de se douter des initiatives de son gendre, est convaincu que Giulia et Lucrezia sont en sécurité à Pesaro. Il conseille aux deux jeunes femmes de rester à Pesaro qu’il pense à l’écart des routes militaires.

Lucrezia, malade, obéit mais Giulia a pris avec Adrienne de Mila la route de Bolsena le 12 juillet, pour se rendre au château de Capodimonte au chevet de son frère aîné, Angélo, à l’article de la mort. Giulia décide de rester chez ses parents pour les aider dans leur deuil, Mais elle reçoit alors des missives comminatoires de son mari, qui appellent à le rejoindre sur ses terres près de Viterbe. Alexandre VI dit à Giulia de n’en rien faire et de rentrer à Rome. Mais Giulia fait la sourde oreille et prétend qu’elle doit au préalable obtenir l’autorisation de son époux, ce qui met en rage Alexandre VI.

L’armée française de Charles VIII: la première guerre d’Italie

Et puis d’un seul coup, la nouvelle tombe : l’armée française de Charles VIII, la plus belle armée jamais rassemblée, a franchi les Alpes le 2 septembre. A la fin octobre, elle a franchi le Milanais, aidée par Ludovic le More. L’armée napolitaine recule alors et abandonne la Romagne tandis que Pierre de Médicis, le fils aîné de Laurent le Magnifique, mort deux ans plus tôt,  remet au roi Charles VIII les places fortes qui défendent la Toscane.

Entrée de Charles VIII à Florence Francesco Granacci Offices (Medicis)

Entrée de Charles VIII à Florence Francesco Granacci Galerie des Offices

Charles VIII publie un communiqué dans lequel il redit que son objectif vers Naples est de préparer la ruine de la puissance turque et de délivrer les lieux saints : il exige le libre passage à travers les territoires de l’Eglise. Le Pape est alors dans une position particulièrement délicate car un envoyé pontifical qui revient de Constantinople, a été capturé par les Français à Sinigaglia, au nord d’Ancône, porteur de lettres de Bajazet II qui assure Alexandre VI de son soutien contre les Français : c’est un énorme scandale dans toute l’Europe, alors même que le Pape avait essayé d’appeler à la croisade contre les Turcs ! Des ambassadeurs Turcs sont même arrivés à Naples pour signer un traité d’alliance défensive contre les Français.

C’est le moment que choisissent les Orsini, qui assurent la défense des territoires pontificaux, pour virer de bord : les places fortes qui défendaient la Romagne sont désormais ouvertes aux Français. Le Pape est angoissé pour Giulia. Il fait intervenir Orso Orsini, pour exiger de son épouse qu’elle revienne à Rome. Le 29 novembre, les dames quittent Capodimonte avec une escorte de trente cavaliers mais elles sont capturées en route par un détachement de l’avant-garde Française commandé par Yves d’Alègre qui exige une rançon de 3 000 écus.

Alexandre VI fait porter la somme et réclame au roi Charles VIII, la libération immédiate des prisonnières.

Il vient en personne les accueillir à leur entrée dans Rome, en habit de cavalier.

Le chant du cygne

Mais Giulia est lasse de ses relations avec le Pape et elle exige de son frère, le cardinal Alexandre Farnèse, qu’il organise son exfiltration de Rome. A la mi-décembre, la jeune femme réussit à quitter Rome sous la protection du condottiere Mariano Savelli, passé du côté des Français. Elle n’y reviendra que onze ans plus tard, en 1505, pour marier sa fille, Laura (dont on a prétendu qu’elle était issue de ses amours avec Alexandre VI), avec Nicola della Rovere, neveu du pape alors régnant, Jules II.

Quand Alexandre VI est informé de la fuite de l’objet de ses désirs, il entre dans une fureur épouvantable et il fait mettre l’Evêque d’Alatri un  partisan du cardinal Farnèse, qu’on accusa de trahison (difficile d’emprisonner un cardinal pour ce motif)  au cachot, au château Saint-Ange. Il y restera jusqu’à la mort du Saint-Père en 1503.

Cette affaire met un point final à une histoire d’amour passionnée, du moins du point de vue du Pape, qui aura duré cinq ans.

Bien que la famille Farnese soit d’ancienne noblesse provinciale, alliée à d’importantes familles romaines, le véritable point de départ de la fortune des Farnese, devenus ducs de Castro en 1537 et de Parme et de Plaisance en 1545, par nominations successives de Paul III, est à relier à l’élévation d’Alexandre Farnese à la dignité cardinalice. Alexandre Farnese qui succéda à Clément VII, le pape Médicis, sous le nom de Paul III en 1534, fut un pape dont le népotisme n’eut rien à envier à celui d’Alexandre VI.

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[i] Cette article est étroitement inspiré, comme le précédent, L’ascension des Borgia de Calixte III à Alexandre VI, du très docte ouvrage d’Ivan Cloulas, Les Borgia, édité chez Fayard en 1987. Il fait partie d’une série d’articles sur la saga des Borgia qui met le focus, article après article sur les onze ans de pouvoir d’Alexandre VI à travers le regard de l’un ou l’autre des principaux protagonistes.

[ii] Ivan Cloulas note que vu l’âge déjà avancé de Vanossa qui a  trente ans, lorsque Rodrigo Borgia s’affiche avec sa maîtresse, il est possible, d’après certains auteurs, que Vanossa ait rencontré Rodrigo à Mantoue en 1460, lors du voyage du Pape Pie II en cette ville, et donc que les trois premiers enfants reconnus par Rodrigo, « sans mère déclarée », Pedro-Luis, Girolama et Isabella, soient en réalité de Vanossa.

[iii] D’après le bourgeois de Parme Niccolo Cagnolo cité par Ivan Cloulas.

[iv] Voir à ce sujet la biographie de Maria Beloncci sur Lucrèce Borgia.

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