La Saga des Borgia 2 Lucrèce

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Le drame de Lucrèce provient de l’intime fatalité de ses consentements successifs” dira Maria Bellonci. Lucrèce Borgia fut, toute sa vie, ballottée au service des intérêts de sa famille et de son frère Cesare. Elle fut aimée et protégée par son père le Pape, comme chacun des enfants de ce dernier. Mais les préférés d’Alexandre VI étaient les hommes et, en tout premier lieu les aînés dont le Pape espérait qu’ils feraient de grands hommes de guerre. Lucrèce accepta tout de la part de sa famille y compris le meurtre de son grand amour, le prince Alphonse d’Aragon qu’elle tenta vainement de protéger.

La jeunesse de Lucrèce Borgia

Lucrèce Borgia naît en 1480 à l’abbaye de Subiaco, une commende que le vice-chancelier Rodrigo Borgia avait reçue de Sixte IV, en 1471. Ce monastère bénédictin fortifié à soixante-douze  kilomètres à l’est de Rome avait été fondé au sixième siècle sur l’emplacement d’une ancienne villa romaine.

Sa mère, Vanozza Catanei, originaire de Mantoue a une relation déjà ancienne avec le cardinal vice-chancelier Rodrigo Borgia, avec lequel elle vit, quasi-maritalement depuis une dizaine d’années. En fait, le cardinal l’a mariée avec un prête-nom, officier de la vice-chancellerie et elle vit dans une grande maison de la place Pizzi di Merlo, toute proche du palais du cardinal. Mais ils se voient pratiquement tous les jours et Rodrigo Borgia a pour elle une grande affection.

Vanozza Catanei Gall.Borghese

Possible portrait de Vanozza Catanei par Innocenzo Francucci da Imola Galerie Borghese

Elle a accouché de tous ses enfants à l’abbaye de Subiaco où elle se déplaçe chaque année, avec tous ses gens, dès les premières chaleurs. Son mari suit le cardinal lors de ses déplacements de sorte qu’aux yeux de tout un chacun, la morale est sauve. Cependant personne ne se laisse tromper par les apparences.

Lucrèce est la troisième fille de Rodrigo Borgia : il a eu précédemment de mères inconnues, trois enfants, tous immédiatement reconnus et légitimés plus tard, par des bulles papales : Pedro-Luis, le fils aîné, né en 1468, puis c’est le tour en 1469 de Girolama et enfin, en 1470, celui d’Isabella. En 1474, alors que Rodrigo vit publiquement avec Vanozza depuis trois ans, ils ont un premier fils, Giovanni, puis ce sera le tour de Cesare en 1475, de Lucrèce en 1480 et de Joffre en 1482.

Les enfants, qui reçoivent tous une excellente éducation, ne vivent pas avec leur mère mais ils peuvent la voir quand ils veulent. Comme son illustre prédécesseur, le cardinal Cybo, devenu Innocent VIII, Rodrigo Borgia vit ainsi au milieu de ses enfants.

On sait peu de choses de la vie de Lucrèce enfant. Toutefois, son affection pour les Dominicaines de Saint-Sixte sur la voie Appienne [i] permet de supposer qu’elle y vécut ou qu’elle s’y prépara pour les diverses cérémonies religieuses de l’enfance et de l’adolescence. Maria Bellonci estime que les sœurs lui donnèrent une foi absolue, un amour de la prière et des chants sacrés et un sentiment de sécurité et de refuge qui la sauvèrent bien plus tard lorsqu’elle fut en butte à des tragédies de l’existence.

Fille de cardinal, elle côtoie des filles et belles-filles du pape Innocent VIII, reçues au Vatican comme des princesses et elle vit au milieu de toute une génération de jeunes, fils ou filles de princes de l’Eglise.

Les fiançailles de Lucrèce

Lucrèce est confrontée à l’âge de onze ans, le 24 février 1491, à ses premières fiançailles avec un noble de Valence en Espagne, dont la famille s’était installée à Naples au début du quinzième siècle, don Cherubino Juan de Centelles Seigneur de Val d’Ayora dans le royaume de Valence. Mais, à peine deux mois plus tard après ces premières fiançailles, Rodrigo préfére un nouveau parti pour sa fille, celui d’un jeune homme de quinze ans, don Gaspar d’Aversa, comte de Procida dans la région de Valence.

A l’époque, Lucrèce vit chez Adrienne de Mila, la petite-cousine de Rodrigo Borgia. Cette dernière a un fils unique, Orso Orsini, atteint de strabisme, seigneur du petit fief de Basanello près de Viterbe au nord de Rome. Ce dernier a épousé  une ravissante jeune fille, Giulia Farnese (voir l’article sur Giulia Farnese sur ce Blog) le 21 mai 1489. Mais le futur Pape devient fou-amoureux de la belle Giulia dès qu’il la voit et il demande à Adrienne de Mila de lui faciliter les choses avec sa belle-fille.

Adrienne décide son fils et sa bru à accepter le marché avec le Pape à la condition que ce dernier apporte à chacun d’entre eux ce qu’ils souhaitent. Giulia est donc devenue très vite après son mariage, la maîtresse attitrée du vice-chancelier. Elle est vite désignée dame d’honneur de Lucrèce. De sorte que les deux jeunes filles vivent toujours ensemble, en bonne intelligence.

Après l’élection du Pape, la liaison officielle entre Alexandre VI et Giulia, permet aux jeunes femmes, sous la conduite experte d’Adrienne, d’être le salon par lequel doivent immanquablement passer tout ce que Rome compte de quémandeurs, qui peuvent par ce biais, obtenir un accès direct au Pape. En effet, les trois jeunes femmes résident  alors dans le palais que le cardinal Zeno leur a cédé, situé à gauche du palais pontifical. On passait ainsi, de cette demeure Renaissance, dans la chapelle et, depuis cette dernière, on accédait directement à la Basilique Saint-Pierre et à la Chapelle Sixtine.

Mariage de Lucrèce avec Giovanni Sforza

Dès lors qu’il s’installe sur le trône pontifical, Alexandre VI rencontre l’hostilité du royaume de Naples qui avait tout misé sur le cardinal della Rovere. Il s’enquiert d’une alliance avec Milan, comme Sixte IV, vingt ans plus tôt, lorsqu’il avait organisé le mariage en son neveu Girolamo Riario et Caterina Sforza, la fille, légitimée, du duc de Milan (voir l’article sur ce Blog  sur Caterina Sforza).

Le cardinal Ascanio Sforza trouve un parti parmi la branche collatérale convenant aux critères (la fille du Pape est née hors mariage) : ce sera Giovanni Sforza, fils bâtard de Costanzo Sforza, Comte de Cotignola et Seigneur de Pesaro, fief pontifical à l’articulation de la Romagne et des Marches. Giovanni a alors vingt-six ans, il est bien fait, éduqué mais violent, vaniteux et intéressé. Il est veuf de son épouse, Madeleine de Gonzague, morte en couches.

Cardinal Ascanio Sforza fils du duc de Milan

Cardinal Ascanio Sforza fils du duc de Milan Site Araldicavaticana.com

De son côté, Lucrèce est une adolescente de douze ans « de taille moyenne et mince : elle a le visage allongé, le nez fin, les cheveux blonds, les yeux clairs d’un bleu laiteux, la bouche un peu grande, les dents très blanches, la gorge bien formée» d’après le bourgeois de Parme Niccolo Cagnolo cité par Ivan Cloulas.

L’alliance avec Lucrèce, la fille du Pape crée à Giovanni Sforza de nombreux jaloux car, outre la richesse de la promise, ce mariage le fait entrer de plein pied dans une maison princière gouvernante. Le contrat de mariage est finalement signé le 2 février 1493 et le mariage est arrêté à la date du 12 juin 1493. Pendant ce laps de temps, Adrienne de Mila, femme d’intrigues, s’occupe de contrôler le flux des cadeaux et des demandes qui affluent vers Lucrèce.

Le jour de la cérémonie, qui doit se dérouler à l’intérieur du Vatican, dans les salles des appartements Borgia, les nobles dames arrivent, follement excitées de sorte qu’elles en oublient de s’incliner devant sa Sainteté. Le duc de Gandie qui  s’est habillé en habit « turc à la française » couvert de bijoux, portant plus de cent-cinquante mille ducats de pierreries, est allé chercher la jeune épousée qui avance d’un pas léger sans paraître bouger les pieds selon un chroniqueur. Aux côtés de Lucrèce, âgée de treize ans, tous les yeux se braquent sur Giulia Farnese et sa belle-sœur, Lella Orsini, récemment épousée par son frère Ange Farnese. Puis vient la marquise de Gerace, nièce d’Innocent VIII, l’arbitre de la mode romaine au quinzième siècle. Tous les salons soit cinq salles de quatre-vingt m², sont bondés.

Après les bénédictions, ont lieu les représentations. Puis le buffet, garni mais sans ostentation, dont les reliefs sont passés par les fenêtres au peuple qui crie ses vivats.

Le soir, un dîner privé est organisé dans la grande salle pontificale, qui rassemble, outre les époux, une vingtaine d’invités triés sur le volet. Il y a là les cardinaux les plus proches du Pape et les femmes les plus remarquables de la cour dont les nièces d’Innocent VIII, Giulia Farnese, Lella Orsini et Adrienne de Mila. A la fin du repas un jeu licencieux se déroule, les hommes, laïcs, cardinaux et pape s’amusant à expédier des dragées dans les décolletés féminins. Il semble cependant que le jeu n’ait pas débordé  les bornes de cette licence.

Le pape décide de décaler de plusieurs semaines la nuit de noces de Lucrèce.

« Ce mariage blanc, marqué par la seule exigence politique, marque le début pour Lucrèce d’une existence oscillante. (…) Le vrai drame de Lucrèce n’est point issu de sa faiblesse mais de  l’intime fatalité de ses consentements dont chacun d’entre eux est une capitulation. Sa tactique de vouloir ignorer tout ce qui se passe autour d’elle, apparaît comme une pauvre défense féminine, née de l’instinct, mais pathétique et courageuse » nous dit Maria Bellonci en préfiguration de l’avenir.

Mariage de Joffre Borgia avec Sancia d’Aragon

Le roi Ferrante de Naples, qui n’a pas été invité à la fête, souhaite alors désolidariser le Pape de la ligue contre Naples à laquelle il venait d’adhérer avec Milan et Venise. Il envoie donc des ambassadeurs au pontife, proposer le mariage du dernier fils d’Alexandre VI, Joffre, avec Sancia d’Aragon, la fille adultérine de son fils Alphonse. Les ambassadeurs découvrent bien vite les faiblesses paternelles pour Giovanni et ils se hâtent d’inclure dans la corbeille de la mariée des titres pour le duc de Gandie.

Le mariage de Joffre dont le Pape pense qu’il a eu tort de le légitimer car il lui parait le fruit d’une infidélité de Vanozza, est célébré à Naples dans de grandes fêtes dans lesquelles se signale le faste du duc de Gandie, le fils préféré du Pape. Ce dernier n’a en réalité pour tout bagage intellectuel que sa grande beauté et sa passion des courtisanes et des aventures rapides avec des jeunes filles sévèrement gardées. Il n’a pas les qualités militaires de son demi-frère aîné ni les qualités diplomatiques de son père. Il est « d’une vanité immodérée et d’un grand snobisme » nous dit Maria Bellonci.

Appartements Borgia Musées du Vatican Bernardino di Betto dit Le Pinturicchio (1454-1513) vers 1494  Fresque de Sainte Catherine d'Alexandrie

Appartements Borgia Musées du Vatican Bernardino di Betto dit Le Pinturicchio (1454-1513) vers 1494 Fresque de Sainte Catherine d’Alexandrie

Dispute de Sainte Catherine d’Alexandrie contre les philosophes devant l’empereur Maxence.  Appartements Borgia Musées du Vatican Bernardino di Betto dit Le Pinturicchio (1454-1513) vers 1494. Sainte Catherine au premier plan serait Lucrezia Borgia ; au premier plan, en habit turc le prince Djem, à moins que ce ne soit Giovanni Borgia, duc de Gandia qui aimait se déguiser en turc sur le modèle du prince Djem; Giovanni pourrait être également le cavalier couvert d’un turban à l’extrême droite du tableau. Sur le trône, l’empereur Maxence serait Cesare Borgia et au premier plan de dos, Thomas Paleologue, le despote de Morée. A l’arrière de ce dernier, le petit couple est formé de Joffre Borgia et de Sancia d’Aragon. Le Pinturicchio se serait représenté parmi les personnages à l’arrière du trône.

En l’envoyant en Espagne, le Pape l’a recommandé à la surveillance de l’Evêque d’Oristano, son parent et l’a placé sous la surveillance de deux chaperons chargés de réfréner sa passion du jeu et ses sorties nocturnes. Le Pape connait bien les faiblesses de son fils et il tient absolument à ce que ce dernier fasse bonne figure en Espagne car son mariage le fait entrer dans la famille royale d’Aragon.

Mais des rapports alarmants reviennent rapidement au Pape selon lesquels son fils délaisse le lit conjugal pour courir les prostituées la nuit, il dilapide ses revenus. Alexandre VI craint que son fils ne provoque, par son comportement, des complications diplomatiques avec l’Aragon : il l’admoneste donc durement et il fait signer certains de ses courriers par Cesare son second fils. En dépit des protestations de Giovanni, personne n’est dupe. Le Pape parvient cependant à rétablirir Giovanni dans les bornes d’un comportement sans trop d’abus.

Comtesse de Pesaro

Le mariage de Lucrèce ne semble pas heureux car le Pape a défendu à Giovanni Sforza d’approcher sa fille qui, bien que reconnue nubile, ne lui parait pas encore suffisamment mûre pour la vie conjugale. Des difficultés financières surviennent bientôt chez Giovanni, qui font l’objet d’un âpre marchandage entre le Pape et le cardinal Ascanio Sforza sur le versement de la dot de Lucrèce.

Ce n’est que vers la mi-novembre 1493, que  Giovanni Sforza, prince sans épaisseur ni personnalité, revient à Rome pour y exercer son rôle d’époux. Les commentateurs diront que les marques d’estime entre les deux époux ne sont pas douteuses. Mais Maria Bellonci note avec suspicion que « ces marques pouvaient n’être pour la fille du Pape que le tribut rendu par Lucrèce au respect qui lui était témoigné et auquel elle était très sensible ».

Les deux époux se préparent à quitter Rome vers le fief de Giovanni à Pesaro quand de nouveaux bruits de guerre leur parviennent. Le roi Charles VIII semblait avoir décidé de partir à la conquête de Naples ce qui inspire les plus grandes craintes au pusillanime Giovanni, allié forcé du Pape et de Naples. La peste qui commençe alors à Rome inspire au Pape (ou à Giulia ?) d’éloigner sa fille, Giulia et Adrienne de Mila, qui accompagnent donc Giovanni à Pesaro. A Pesaro, Lucrèce tombe gravement malade ce qui rend le Pape follement inquiet.

Mais les Français arrivent. Le roi de France a quitté Viterbe à mi-décembre 1494. Le Pape met à l’abri du château Saint-Ange tous les trésors du Vatican

Charles VIII à Rome

Le dispositif français, réparti en trois armées, vise à prendre Rome dans un étau : la  première armée composée de sept mille fantassins et de deux mille cavaliers milanais, repousse en Romagne, l’armée napolitaine et pontificale ; la deuxième qui entoure le roi, compte six mille fantassins et quatre mille cavaliers, qui s’apprêtent à rejoindre la première armée devant Rome. La troisième armée, forte de cinq mille fantassins et deux mille cavaliers est transportée par bateaux à Nettuno (Anzio) à soixante km au sud de Rome et elle doit faire sa jonction avec les Colonna, ennemis d’Alexandre VI, qui occupent Ostie, en accord avec le cardinal Julien della Rovere.

Depuis que le port d’Ostie est acquis aux Colonna, la disette sévit à Rome et le peuple n’est pas vraiment favorable à une lutte armée contre les Français. Les Français ne font-ils pas  savoir haut et fort qu’ils ne sont pas les ennemis des Romains ?

Le 25 décembre 1494, le roi de France charge trois ambassadeurs dont le maréchal de Gié, de négocier l’entrée des troupes à Rome. Charles VIII avait reçu des recommandations de son épouse, Anne de Bretagne, très pieuse, pour le Pape, et une entrée en matière conflictuelle dans les Etats pontificaux lui aurait causé de graves problèmes conjugaux.

L’armée française entre dans Rome le 31 décembre 1494. En dépit du caractère négocié de la trêve, l’arrivée de vingt-six mille hommes dans une ville de cinquante mille habitants, s’apparente à un sac. Les méthodes son expéditives : pour se loger, les troupes examinent les bâtiments qui leur plaisent, en extraient les habitants qui sont jetés à la rue et s’entassent en détruisant ou pillant le mobilier intérieur. Alexandre VI, enfermé au château Saint-Ange, comprend vite que l’urgence est de faire sortir l’armée française de Rome. Un traité est négocié à la hâte donnant libre passage aux troupes à travers les Etats pontificaux, l’ouverture de la forteresse de Civitavecchia et deux otages de marque, le prince Djem et Cesare Borgia. Les Français quittent Rome le 26 janvier.

Conquête du royaume napolitain par Charles VIII

L’armée française poursuit sa marche triomphale sans rencontrer de résistance, les troupes napolitaines, terrifiées par le massacre de tous les habitants de la forteresse de Monte San Giovanni, préfèrent se débander que de lutter contre une armée invincible. Les troupes françaises entrent dans Naples le 22 février 1495. Pendant que le roi s’enfonce dans les délices de Poggio-Reale (voir sur ce Blog l’article La première guerre d’Italie : l’éblouissement des jardins de Poggio Reale), le Pape est en train de retourner tous les Etats italiens contre la France.

A commencer par le duc de Milan, le plus chaud partisan de la France qui vient d’être trahi par cette dernière : le duc d’Orléans, futur Louis XII, au mépris des relations d’amitié, ne vient-il pas de s’emparer de Novare, une ville du duché de Milan avec sept mille hommes envoyés en renfort pour Charles VIII ? Il estime que le Milanais est son héritage en vertu des droits de sa grand-mère, Valentine de Milan.

Du coup, une ligue est rapidement formée, le 1er avril 1495, contre la France, entre le Pape, Milan, Venise, l’Aragon et l’Empire. Une armée de cinquante mille hommes dont dix-huit mille fantassins et trente-six mille cavaliers est levée à marches forcées pour capturer l’armée française à son retour de Naples.

Charles VIII a quitté Naples le 12 mai 1495 et il entre à Rome le 1er juin. Le Pape s’est enfui à Viterbe en recommandant aux Romains de faire bon accueil aux troupes françaises. L’armée française bien qu’amoindrie par les nombreuses garnisons laissées dans les villes conquises, reste forte de dix à douze mille hommes. Elle reste donc menaçante même si, pour l’heure, elle essaie de faire profil bas. Elle quitte Rome le 3 juin après avoir fait respecter à ses soldats une stricte discipline. Le 6 juillet, l’armée française est arrêtée à Fornoue par les armées coalisées. La « furia francese » permet à une armée cinq fois moins nombreuse, d’enfoncer les lignes adverses en moins d’une heure mais les coalisés se sont emparé des bagages du roi et du fruit de toutes les rapines de l’armée depuis son entrée en Italie. Les Français réussissent à se frayer un chemin et vont bientôt repasser les Alpes.

La famille Borgia réunie à Rome

Alexandre VI a bien compris alors qu’il ne peut s’appuyer sur aucune des coteries en place : toutes ayant trahi : des Colonna aux Orsini. Il comprend que seules les relations familiales sont solides.

Bernadino di Betto, dit le Pinturicchio Pape Alexander-VI Rodrigo Borgia Detail de la fresque de la Resurrection années 1492-1495-

Bernadino di Betto, dit le Pinturicchio Pape Alexander-VI Rodrigo Borgia Detail de la fresque de la Resurrection années 1492-1495-

A l’automne de 1495, Lucrèce rejoint le Pape à Pérouse puis elle se réinstalle avec son mari à Rome, au palais de Santa Maria in Porticu. Elle vient accueillir à leur entrée à Rome, son frère Joffre et sa belle-sœur, Sancia d’Aragon le 20 mai 1496. Sancia entraîne Lucrèce dans mille espiègleries de sorte qu’elles deviennent rapidement amies.

En septembre 1496, le pape rappelle le duc de Gandie d’Espagne : il espère qu’il sera le glaive du Vatican. Il a formé le projet de lui donner une principauté aux dépens des domaines des Orsini qui, on se le rappelle, avaient trahi le Pape lors de l’invasion. Il l’envoie avec l’armée papale contre les Orsini. Le début de la campagne est assez facile mais, arrivée à Bracciano, fortement fortifiée, l’armée piétine pendant trois mois. Le Pape expédie des renforts mais les milices des Orsini remportent la bataille le 25 janvier 1497. Le Pape, la mort dans l’âme, est obligé de signer la trêve en pardonnant aux Orsini.

L’humiliation du duc de Gandie est rapidement effacée par l’arrivée de Gonzalve de Cordoue, le grand capitaine espagnol qui s’empare d’Ostie en un tournemain, permettant au duc de Gandie de s’arroger la préséance sur le grand capitaine espagnol en défilant dans les rues de Rome comme s’il était le vainqueur.

Les relations se détériorent entre Milan et le Vatican. Dans cette atmosphère lourde, le falot Giovanni Sforza ne se sent ni à l’aise ni à sa place. Il prend peur et s’enfuit à Pesaro, à Pâques 1497. Lucrèce, en application d’une règle selon laquelle l’épouse doit s’enfermer lorsque son époux n’est pas présent, se retire, le 4 juin, au Couvent de San Sisto près de la Via Appia.

Les échecs précédents ne nuisent en aucune façon au duc de Gandie pour lequel le Pape décide de constituer une principauté en réunissant les territoires de l’Eglise dans le royaume de Naples : la ville de Bénévent est érigée en duché avec deux autres comtés qui sont donnés en fief à Giovanni Borgia.  Mais le duc de Gandie est assassiné, le 16 juin 1497, alors qu’il rentrait de la résidence de sa mère à la campagne.

Le Pape est inconsolable et déclare publiquement que c’est un avertissement du ciel et qu’il va réformer l’Eglise. Pendant un mois il préside tous les jours sa commission de réforme mais le naturel revient au galop. Il abandonne vite des décisions qui changeraient trop sa façon de vivre.

L’annulation du mariage avec Giovanni Sforza

Le mariage entre Giovanni Sforza et Lucrèce commence à peser au Pape et à son fils Cesare. Le Pape reçoit le cardinal Ascanio Sforza cinq jours après l’assassinat de Giovanni et il profite de l’entrevue pour le prier d’obtenir de son cousin qu’il consente à la rupture de son union avec Lucrèce pour cause d’impuissance et de non consommation du mariage. Mais Giovanni refuse de discuter. Il implore le duc de Milan, Ludovic Le More. Mais ce dernier craint le retour de l’armée française qui le placerait en première ligne : il a besoin de l’appui du Pape. Il propose donc à son cousin d’aller retrouver sa femme à Nepi chez le cardinal Ascanio et de coucher avec Lucrèce sous le contrôle des Borgia et des Sforza. Mais Giovanni craint de défaillir de peur au cours d’une épreuve publique. Ludovic alors lui propose que le preuve de sa virilité soit donnée devant une autre dame et devant le seul cardinal Borgia. Mais il refuse également, faisant valoir que sa première femme est morte en couches, ce qui prouve qu’il a effectivement été capable de consommer son premier mariage.

Le Pape s’adresse alors à lui, plein de componction pour le sermonner. On analyse diverses solutions juridiques mais pour finir, un seul motif peut casser le mariage : la non consommation. Pour faire cesser la résistance du comte de Pesaro, le Pape l’assure qu’il pourra disposer de la totalité de la dot de Lucrèce et il fait pression sur le duc de Milan qui déclare à Giovanni que s’il ne cède pas, il lui retirera sa protection. Cette fois, il faut bien se résoudre et le 18 novembre 1497, à Pesaro, il signe l’attestation de sa carence maritale et il mandate le cardinal Sforza pour obtenir l’annulation de son mariage.

Pedro Caldes dit Perotto

Pendant ce temps Lucrèce est restée au Couvent San Sisto où le Pape lui envoie un jeune camérier espagnol de confiance, Pedro Caldes, dit Perotto. Entre le jeune homme et la jeune fille délaissée, une intrigue se noue : mais la jeune fille tombe enceinte. Elle parvient à dissimuler son état grâce à l’ampleur de ses vêtements. . Le sixième mois de sa grossesse, le 22 décembre 1497, elle participe à la grande cérémonie solennelle d’annulation de son mariage et écoute sans broncher le document qui la déclare intacte.

Mais Cesar Borgia se rend compte quelques temps après de son état. Son enquête est rapidement conduite. Il identifie le coupable. Il est fou de rage car il comptait sur le remariage de Lucrèce pour faire avancer sa propre carrière. Alors qu’il rencontre incidemment Pedro Caldes au Vatican,  Cesare court sur le jeune camérier l’épée au poing : Perotto se réfugie aux pieds du Saint-Père qui l’enveloppe de sa cape pour le protéger. Là, Cesare, frappe le malheureux Perotto à plusieurs reprises, si fort, que le sang saute au visage du Pape. La blessure n’est pas mortelle mais Perotto n’a pas le temps de guérir. Dans la nuit du 6 février 1498, il tombe nuitamment dans le Tibre. La fidèle servante de Lucrèce, Pantasilea, qui avait permis aux deux amants de se rencontrer, est également noyée dans le Tibre, la même nuit. A bon entendeur…

Un secret de plomb pèse sur la cité pontificale, ce qui n’empêche pas, le 15 mars 1498, une dépêche de Venise, la ville la mieux informée du monde, qui annonce la naissance d’un enfant naturel de Lucrèce Borgia.

Trois ans plus tard, le nouveau-né sera légitimé le 1er septembre 1501 juste avant que Lucrèce ne parte pour Ferrare. L’opération a été réalisée en deux bulles : la première pour légitimer Jean, l’infant romain, reconnait qu’il est le fils de Cesare et d’une femme non mariée. Le recours à Cesare permet de contourner les lois canoniques qui interdisent au pape de reconnaître un bâtard né pendant son pontificat ; mais cette reconnaissance par César n’assure pas au petit Jean, le droit de jouir du duché de Népi que le pape lui a donné (aux dépens des domaines des Orsini).  La deuxième bulle, destinée à rester secrète, reconnait que l’enfant est en réalité le fils du Pape.  Le duché de Nepi qui lui est octroyé devient de ce fait une propriété aussi irrécusable que les propriétés de l’Eglise données au duc de Gandie ou à Cesare.

La filiation est parfaitement fausse mais elle va donner naissance à la légende noire des Borgia sur l’accusation d’inceste entre Cesare et sa sœur et entre le Pape et sa fille.

Le poète napolitain Sannazaro rédigera une terrible épigramme en latin contre Lucrèce :

« Dans ce tombeau dort Lucrèce,

Qui porterait mieux le nom de Thaïs,

Car elle fut la fille, l’épouse

Et la bru d’Alexandre VI ».

Remariage: le  prince de coeur Alphonse d’Aragon

Le 29 juin 1498, à Naples, Alphonse d’Aragon (1481-1500), le fils naturel du roi Alphonse II de Naples, épouse par procuration Lucrèce Borgia.  Les noces sont célébrées au Vatican. Cette alliance est fortement désirée par Cesar Borgia qui a des vues sur le royaume de Naples et qui envisage un mariage napolitain dès lors qu’il aurait été libéré de sa robe de cardinal.

Tout de suite Lucrèce et Alphonse se plaisent mutuellement : entre le beau jeune homme de dix-sept ans et la jeune femme, une passion sensuelle s’établit et les yeux de Lucrèce trahissent son bonheur. Son mari est beau, gai et sentimental : il s’occupe aussi peu que possible de politique.

César, entre temps, s’est démis, pour la première fois dans l’histoire de l’Eglise, de sa robe de cardinal et il est allé porter à Louis XII, la bulle d’exception de consanguinité permettant au roi de France de se remarier avec sa cousine, Anne de Bretagne après son divorce avec Jeanne de France (voir sur ce Blog le Procès en annulation du mariage de Louis XII). Un mariage avantageux est conclu pour César qui devient duc de Valentinois (région de Valence en France, confisquée aux Poitiers comtes de Valentinois et de Diois voir sur ce Blog le Procès criminel de Jehan de Saint-Vallier, et érigée en duché par Louis XII).  Mais pour ce mariage avec Charlotte d’Albret, une riche héritière, le fils du Pape a du s’engager envers Louis XII à l’aider dans sa reconquête de Naples et du Milanais.

A Rome, où Lucrèce se réjouit pour son frère, ni Sancia, l’épouse de Joffre, ni son époux Alphonse, le duc de Bisceglia, ne partagent sa joie car les perspectives s’annoncent sombres pour Naples avec ce retournement brutal d’alliances de la Papauté. La fuite de Rome du cardinal Sforza en juillet le panique. Il n’a désormais plus qu’un objectif, s’échapper de Rome par tous les moyens. L’amour de Lucrèce ne parvient pas à le rassurer. Le 2 août 1499, il s’enfuit de Rome : poursuivi par les sbires du Pape, il se réfugie à Genazzano, fief des Colonna, alliés traditionnels de Naples. Il écrit à Lucrèce de venir l’y rejoindre mais la jeune femme est déjà enceinte de six mois et une précédente fausse couche lui inspire la prudence tandis que le pape installe une garde vigilante à côté de sa fille et de son fils. Pour se venger il a ordonné à Sancia de partir et, le 7 août, Sancia prend la route de Naples.

Afin d’éviter à ses deux enfants d’être tentés de rejoindre leurs conjoints, ce qui pourrait en faire des otages de choix, le Pape nomme Lucrèce, âgée de dix-neuf ans, Gouverneur de Spolète, une ville importante au nord de Rome : Joffre l’accompagne pour se former aux techniques de gouvernement.

Lucrèce a été nommée conjointement avec son frère César. C’est donc une fonction de vice-gouverneur qui est la sienne. Mais elle prend à cœur cette nouvelle responsabilité et, pendant que son frère Joffre passe son temps à chasser, elle s’occupe de créer un corps de police, de faire cesser la rivalité entre Spolète et les villes voisines et de hâter l’instruction des procès entre particuliers. Le mois suivant son arrivée, son époux, Alphonse vient la rejoindre : le Pape est parvenu à amadouer le jeune homme en lui remettant le château et le Territoire de Nepi, confisqués au cardinal Sforza, qui s’est enfui.

Bientôt l’expédition française passe les Alpes et Ludovic le More, lâché par tous, tandis que Venise lui déclare opportunément la guerre pour s’emparer de Crémone, se trouve contraint de s’enfuir chez l’Empereur en Autriche.L’armée Française conduite par le maréchal Jacopo Trivulzio, un condottiere milanais passé au service de la France, entre le 2 septembre 1499 sans combat dans Milan, ville ouverte. La deuxième guerre d’Italie est engagée.

Le 14 octobre, Lucrèce revient à Rome entourée de son époux Alphonse et de son frère Joffre et, dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, elle accouche d’un fils, prénommé Rodrigue comme son grand-père.

Au nord, les victoires faciles de l’armée française permettent à César, à bon compte,  de se couvrir de gloire. Appuyé par l’armée française, il envisage de conquérir le duché de Ferrare, mais ni Florence ni Venise n’y sont favorables. Le duc de Ferrare, Hercule d’Este, s’empresse alors de s’allier avec la France pour prévenir toute tentative des Borgia.

Un Etat pour Cesar Borgia en Romagne

Pour constituer un Etat dévolu à son fils César, le Pape se trouve alors dans l’obligation de lui attribuer des territoires de l’Eglise ou appartenant à des nobles campagnards. Il mène une campagne expéditive contre les Caetani, une importante famille de Romagne, qui détiennent le duché de Sermoneta, le duché de Traetto, les comtés de Fondi et de Caserte et vingt-et-une autres seigneuries importantes. Tous les biens des Caetani seront confisqués (ils seront partiellement rendus à la famille Caetani par Jules II en 1504, tandis que d’autres comme le duché de Traetto et le comté de Fondi seront attribués aux Colonna en compensation des confiscations d’Alexandre VI).

Portrait de Jeune homme Altobello  Attribué à Cesare Borgia

Portrait de Jeune homme Altobello Attribué à Cesare Borgia Accademia Carrara di Belle Arti di Bergamo

Puis le Pape décide de déchoir de leur fief les seigneurs de Rimini, Pesaro, Imola, Faenza, Forli, Urbin et Camerino pour non-paiement des droits annuels dus à la Chambre Apostolique (voir à ce sujet l’article sur ce Blog Caterina.Sforza, l’indomptable lionne de Forli .

Bien qu’Alexandre VI ait toujours entretenu des relations très amicales avec Caterina Sforza, la comtesse de Forli, la nièce par alliance de son prédécesseur Sixte IV, dont il était parrain du fils aîné, Ottaviano, il fait passer l’intérêt de son fils avant son amitié. Il s’agit pour lui de tailler en Romagne une principauté pour Cesare, comme plus tard, le Pape Paul III fera pour son fils avec le duché de Parme et Plaisance.

Le 29 juin 1500, un violent orage abat une cheminée sur le toit des appartements Borgia au Vatican. Une poutre s’effondre, traverse le plafond, et tombe sur le baldaquin du Pape, où elle se bloque en retenant les décombres. On retire le Pape d’un amas de matériaux : il est blessé légèrement. César comprend que son statut ne tient qu’à un fil. Il obtient de Venise et de la France qu’elles lui assurent leur soutien en cas de mort du Pape. Il ne peut demander la même chose à l’Aragon et à Naples, qui disposent dans la place de leur candidat, Alphonse d’Aragon.

L’assassinat d’Alphonse d’Aragon

Dès ce moment, la perte de l’époux bien aimé de Lucrèce est décidée. De violentes altercations opposent Alphonse et César et Alphonse aurait tiré avec son arbalète sur César dans les jardins.

Le mercredi 15 juillet, trois heures après le coucher du soleil, Alphonse traverse la place Saint-Pierre pour se rendre au Palais de Santa Maria in Porticu lorsqu’une troupe de spadassins lui barrent le chemin. Le duc de Bisceglia et ses deux écuyers se réfugient sous la loggia de la Basilique Saint-Pierre mais ils sont rattrapés et Alphonse tombe grièvement blessé à la tête, aux bras et aux jambes. Les assaillants, le croyant mort, s’enfuient et rejoignent une troupe d’une quarantaine de cavaliers qui les attendaient de l’autre côté de la place.

Le duc moribond est transporté au Vatican où il est remis entre les mains de Lucrèce, bouleversée. Lucrèce se relaie tous les jours, avec sa belle-sœur Sancia, au chevet du blessé, qui a été installé dans la tour Borgia. Elles obtiennent du Pape qu’une garde de seize hommes veillera constamment sur le duc. Elles font venir un célèbre praticien de Naples et, par peur du poison, elles préparent elles-mêmes la nourriture du blessé qui se remet rapidement.

C’est alors que César vient lui rendre visite et lui chuchote à l’oreille : « ce qui ne s’est pas fait au déjeuner, se fera au souper ». Ces paroles sont immédiatement rapportées au Saint-Père : celui-ci hausse les épaules. Son fils lui a assuré n’être pour rien dans la tentative d’assassinat et il le croie. Dès lors, César, assuré de la compréhension de son père, se prépare à renouveler sa tentative.

Le mardi 18 août, le duc de Valentinois entre dans la chambre du blessé avec ses spadassins et il fait expulser tout le monde, Lucrèce, Sancia et les serviteurs. La porte refermée, il donne l’ordre à son sicaire, Michelotto Corella, d’étrangler le duc.

Le chagrin de Lucrèce de la mort de son premier grand amour et tant aimé mari, est immense. Mais ce chagrin gêne le Pape et César. Il est décidé d’éloigner Lucrèce au château de Nepi pour qu’elle y fasse son deuil. La duchesse quitte Rome le 31 août 1500 avec une escorte de six cents cavaliers.

Cesare dux en Romagne

Pendant cinq mois, Lucrèce reste à se lamenter à Nepi, pendant que son frère se couvre de gloire en Romagne. Il conquiert tour à tour Pesaro, la ville de son ancien beau-frère, Rimini, Cesena et Faenza. Puis il va conquérir l’île d’Elbe et Piombino. Mais en début d’année 1501, la France l’appelle pour partir à l’assaut de Naples.

Pour éviter la faute commise par Charles VIII, la France choisit de négocier directement en novembre 1500 avec l’Aragon, le partage du royaume napolitain.  Le Pape, suzerain nominal du royaume, doit approuver la transaction, ce qui est fait le 25 juin 1501.

Le royaume napolitain est conquis en un tournemain. Mais à Capoue, l’armée française se salit les mains par le massacre inutile de quatre mille personnes. Les Colonna qui avaient pris le parti du roi de Naples sont ruinés : le Pape s’empare de leurs possessions. Il se rend alors sur le lac d’Albano, le berceau de la famille Colonna et s’empare de Castel Gandolfo qui restera, à partir de cette date, la résidence d’été des Papes.

Pendant ce temps, le Pape a laissé à Lucrèce, restée à Rome, le soin d’expédier les affaires courantes. Ce spectacle d’une jeune femme de vingt-et-un ans qui dirige la chrétienté n’étonne même plus les familiers du Vatican.

Maintenant que César a constitué sa principauté en Romagne, il a besoin d’alliances avec des voisins puissants, lui permettant, éventuellement, de résister à Venise. Il tourne alors ses yeux vers Ferrare, qu’il avait voulu conquérir deux ans plus tôt dont le prince-héritier, Alphonse d’Este, fils d’Hercule, âgé de vingt-quatre ans, est veuf. Une première ouverture est faite début 1501 mais Alphonse, qui considère les Borgia comme des parvenus, se dérobe car il songe à épouser Louise de Savoie, la veuve du comte d’Angoulême.

Alphonse d’Este futur duc de Ferrare

Le Pape négocie alors avec le cardinal d’Amboise et Louis XII qui interviennent auprès d’Hercule d’Este. Mais ce dernier réclame, outre le doublement de la dot de la mariée, à cent mille ducats, l’annulation du cens annuel payé à la Papauté (Ferrare est un territoire soumis au Vatican). Ces conditions sont particulièrement dures pour Alexandre VI car il doit aliéner des droits de l’Eglise pour satisfaire des avantages familiaux. Mais Lucrèce qui voit tout l’avantage qu’elle pourra retirer de l’alliance avec un prince souverain insiste auprès du Pape pour qu’il signe l’accord en l’état.

Le 26 août 1501, le contrat de mariage est signé à Rome et le 1er septembre, l’union est célébrée par procuration à Ferrare, au château de Belfiore.

Le 13 octobre 1501, César invite le Pape et sa sœur dans son appartement du Vatican. Il a fait venir cinquante des plus fameuses courtisanes de Rome. Après le repas, les dames galantes choisissent leurs cavaliers pour danser, puis elles se mettent toutes nues. Il est probable que Lucrèce ait choisi ce moment-là pour s’éclipser car elle n’avait aucun intérêt à ce que sa participation à une telle bacchanale soit rapportée à Ferrare. Des accouplements ont lieu publiquement dans la salle et un jeu concours est engagé avec des arbitres pour mesurer les couples les plus performants… D’après Ivan Cloulas qui rapporte cette scène, cette soirée spéciale est confirmée par plusieurs sources indépendantes.

Puis le Pape légitime par deux bulles successives, l’une officielle et l’autre secrète, la naissance de son petit-fils Jean et, le 23 novembre 1501, il dote ses deux petits-enfants de biens confisqués sur des grands féodaux : Jean reçoit l’investiture du duché de Népi confisqué à Ascanio Sforza et Rodrigue, duc de Bisceglia, est nommé duc de Sermoneta (capturé sur les Caetani). Pour réaliser cette opération, il fait racheter fictivement par Lucrèce (l’argent ayant en fait été remis par un trésorier pontifical) pour 80 000 livres les biens des Caetani confisqués par le Saint-Siège.

Après avoir soigneusement vérifié la consistance de la dote de la mariée et la réalisation des conditions annexes de l’accord de mariage, les ambassadeurs Ferrarais donnent leur visa et le 9 décembre 1501, un cortège de cinq cents personnes quitte Ferrare pour venir chercher à Rome la fiancée du duc.

Après avoir été somptueusement reçus à Rome, le cortège repart pour Ferrare le 6 janvier 1502. Sur la place Saint-Pierre, l’escorte de Lucrèce l’attend : elle est formée de cent-quatre-vingts dames, d’autant de seigneurs et de deux cents cavaliers. Au total c’est plus de mille personnes qui repartent de Rome. Elle s’arrête tour à tour à Népi, Pesaro, Rimini, Cesena, Forli, Faenza. Partout, elle est acclamée avec des cris de joie, comme la sœur de leur nouveau duc.

Le 30 janvier, Lucrèce arrive à Castel Bolognese où son futur époux vient la rejoindre, masqué, pour faire sa connaissance. Au bout de deux heures d’entretien où Lucrèce lui a offert son sourire le plus chaleureux, le futur époux repart conquis.

Alphonse 1er d'Este Epoux de Lucrèce Borgia par Dosso Dossi

Alphonse 1er d’Este Epoux de Lucrèce Borgia Copie du tableau de Dosso Dossi par Le Titien Galerie Palatina Florence

A Bologne, le convoi quitte la route, pour rejoindre Ferrare sur des canaux. A Malalbergo, une barge vient à leur rencontre, celle d’Isabelle d’Este, alors âgée de vingt-six ans, Marquise de Mantoue et, accessoirement, l’arbitre de la mode au début du seizième siècle.

Giancristoforo Romano Busto en terre cuite représentant peut-être Isabelle d'Este Marquise de Mantoue

Giancristoforo Romano Busto en terre cuite représentant peut-être Isabelle d’Este Marquise de Mantoue Kimbell Art Museum

A Torre de Fossa, Lucrèce fait la connaissance d’Hercule d’Este qui attend sa bru.

Duchesse de Ferrare

La célébration des noces commence le lendemain par l’entrée des époux dans Ferrare. « On admire la toilette de Lucrèce : une robe de drap d’or et de satin très foncé en bandes alternées, avec des manches flottantes à la mode française et un manteau d’or étiré, doublé d’hermine avec des crevés sur le côté ». Elle porte le collier de diamants et de rubis de la famille d’Este. Comme coiffure, elle porte un bonnet enrichi de pierreries.

Lucrèce met pied-à-terre devant les marches de l’escalier de marbre du palais et monte les degrés en haut desquels l’attend Isabelle d’Este, « vêtue d’une splendide robe de drap d’or, brodée de notes de musique ».

Le soir venu, Lucrèce gagne la chambre nuptiale où elle est déshabillée par ses dames d’honneur sous la conduite d’Adrienne de Mila. Puis Alphonse d’Este la rejoint. On saura au matin que le prince a honoré son épouse par trois fois, un score honorable quoique moyen.

Dans toutes ses apparitions, Lucrèce conquiert son public de sorte que son beau-père pourra écrire, conquis, à Alexandre VI, qu’il « considère sa Seigneurie (Lucrèce) comme le plus cher bien que j’ai en ce monde ».

Plan de la ville de Ferrare  1598 Modène  Biblioteca Estense Universitaria

Plan de la ville de Ferrare 1598 Modène Biblioteca Estense Universitaria

Un amour platonique avec le poète Pietro Bembo

A Ferrare, Lucrèce constitue progressivement une petite cour de poètes dont le jeune Ercole Strozzi d’une branche cadette de l’illustre famille florentine, qui est devenu son favori. C’est dans la demeure de Strozzi que Lucrèce rencontre à la mi-octobre 1502, Pietro Bembo, qui n’est pas encore entré dans l’Eglise. Cet humaniste brillant, cet intellectuel de génie est alors âgé de vingt-sept ans. « A la manière de Pétrarque, il chante la nature et l’amour dans de délicates élégies latines mais aussi italiennes, qui émeuvent profondément le public féminin ».

Giovanni Bellini Royal Collection Trust Portrait de jeune homme Possible Pietro Bembo Huile sur panneau Inventaire RCIN 405761 Huile sur panneau 0,458 x 0,352  Royal Collection Trust/© Her Majesty Queen Elizabeth II 2014

Giovanni Bellini Royal Collection Trust Portrait de jeune Vénitien Possible Pietro Bembo Huile sur panneau Inventaire RCIN 405761 Huile sur panneau 0,458 x 0,352 Royal Collection Trust/© Her Majesty Queen Elizabeth II 2014

Rapidement, le poète et la duchesse s’écrivent et laissent transparaître dans leur correspondance, un véritable dialogue amoureux, qui reste platonique, à l’image de la philosophie de Pietro Bembo. Pour éviter les espions du duc, un chiffre est utilisé pour coder la correspondance. Mais Lucrèce est de plus en plus éprise et elle lui adresse une mèche de cheveux que l’on peut aujourd’hui contempler à la Bibliothèque Ambrosienne de Milan qui conserve la correspondance entre Pietro Bembo et Lucrèce.

Meche de cheveux de Lucrezia Borgia Biblioteca Ambrosiano Milan

Meche de cheveux de Lucrezia Borgia Biblioteca Ambrosiana Milan

Le 19 août 1503, Lucrèce reçoit la terrible nouvelle de la mort de son père. Pour Lucrèce, la douleur est terrible car ce père lui a toujours apporté beaucoup d’amour et s’est toujours soucié de son bien-être. Elle est sans doute la seule à le pleurer ce qui augmente sa douleur car pour le duc, le sentiment est plutôt celui du soulagement : le Pape, en effet,  n’a pas nommé cardinal le favori du duc

Seul, Pietro Bembo, semble partager la douleur de Lucrèce et lui apporte de discrets témoignages de sympathie. Mais la correspondance entre le poète et la duchesse a éveillé les soupçons du duc. Alphonse décide de mobiliser la villa Strozzi pour la chasse : Pietro Bembo doit repartir à Venise. Il ne reviendra pas à Ferrare. Mais deux ans plus tard, en février 1505, il fera remettre à Lucrèce par son imprimeur Alde Manuce, un exemplaire des Asolani, ses dialogues sur l’amour, dédiés à la duchesse de Ferrare.

L’amitié avec son beau frère François II de Mantoue

La mort du Pape a fragilisé la situation de César Borgia dans sa principauté. Les seigneurs qui ont été spoliés par Alexandre VI relèvent la tête. Le roi de France, pour qui les Borgia ne représentent plus rien, fait dire au duc de Ferrare de renvoyer Lucrèce, qui n’a toujours pas donné d’héritier à Alphonse. Mais cette solution répugne au duc et à son fils.

Lucrèce prend le parti de son frère et lui expédie autant d’hommes qu’elle peut en payer tandis que Venise prend le parti des seigneurs dépossédés, qu’elle aide à reprendre leurs territoires. Giovanni Sforza revient ainsi à Pesaro.

Mais si Lucrèce prend ainsi le parti de son frère, c’est qu’elle pense à l’avenir de ses enfants Rodrigue et Jean. Le duc Hercule d’Este estime quant à lui, qu’il n’est pas question de les prendre à Ferrare où ils pourraient troubler l’ordre de succession : on n’a qu’à vendre leurs biens et les renvoyer en Espagne ! Rodrigue est en effet apparenté à la famille royale d’Aragon. Lucrèce est obligée de s’incliner. Elle donne son accord en avril 1504 pour que les princes soient conduits à Naples avec César qui a obtenu un sauf-conduit du vice-roi Gonzalve de Cordoue et confiés à Sancia d’Aragon sa belle-sœur. Mais en mai, Gonzalve fait arrêter César qui est expédié en Espagne : Lucrèce décide alors de faire conduire les petits princes à Bari auprès d’Isabelle d’Aragon, veuve de l’ancien duc de Milan Gian-Galeazzo Sforza (voir l’article sur ce Blog sur la généalogie des ducs de Milan).

Rodrigue meurt de maladie à l’âge de treize ans en août 1512 sans que Lucrèce ne l’ai jamais revu. Elle s’est occupée de lui de loin, sans jamais obtenir le droit de le faire venir à la cour de Ferrare. Son demi-frère, Jean a plus de chance car il n’a rien à voir avec Lucrèce et il ne peut donc prétendre à l’héritage de Ferrare. La jeune femme parvient à convaincre Alphonse que l’enfant à besoin d’elle et elle réussit à le faire venir à Ferrare où on le présentera comme le fils du duc de Valentinois.

Lucrèce s’occupe également de suivre les enfants de son frère César et notamment la petite Louise qu’il a eue de Charlotte d’Albret, avec laquelle Lucrèce entretient une correspondance. A la mort de sa mère en 1514, Louise sera confiée à la garde de Louise de Savoie qui l’élèvera avec les enfants de France. Quant aux enfants illégitimes de César, ils ont été conduits chez leur tante à Ferrare.

A la mort du duc Hercule d’Este, qui survient le 23 janvier 1505, Lucrèce devient duchesse régnante. Alors qu’elle est encore désemparée par la mort de son fils qui refusait de s’alimenter, elle trouve soutien et consolation auprès de son beau-frère par alliance (l’époux de sa belle-sœur  Isabelle d’Este, François II de Gonzague chez lequel  elle va s’arrêter deux jours. Le général victorieux de la bataille de Fornoue se révèle un homme de cœur, attentif et plein d’égards.

François II de Gonzague Marquis de Mantoue Beau frère d'Alphonse de Ferrare

François II de Gonzague Marquis de Mantoue Beau frère d’Alphonse de Ferrare Galerie des Offices à Florence

A Ferrare, Alphonse est prévenu par sa sœur  du huis clos de quarante-huit heures entre son beau-frère et Lucrèce. Mais il ne s’inquiète pas car le marquis est tenu pour impuissant.

Lucrèce va entretenir une correspondance amoureuse suivie avec François II, en réutilisant toutes les astuces qui avaient servi à la correspondance avec Pietro Bembo. Il semblerait cependant que leurs relations soient restées platoniques en raison de l’impuissance du marquis de Mantoue liée à la syphilis (connue du duc par sa sœur Isabelle).

Le 20 avril 1507 un cavalier poussiéreux arrive à Ferrare : c’est Juanito, le page du duc de Valentinois. Il vient annoncer à Lucrèce la mort de César devant Viana. Bouleversée, la jeune femme part s’enfermer au monastère du Corpus Domini où elle va pleurer la mort de son frère.

 Le 2 avril 1508, après sept ans d’attente, Lucrèce met enfin  au monde un bébé solide, que l’on appelle Hercule comme son grand-père, qui épousera plus tard la sœur de la Reine Claude  de France, Renée, fille de Louis XII et d’Anne de Bretagne.

Les relations épistolaires entre le Marquis de Mantoue et la duchesse sont maintenant connues du duc car elles lui ont été dénoncées par sa sœur Isabelle. A l’aube du 6 juin 1508, le cadavre d’Ercole Strozzi, qui servait de factotum aux échanges épistolaires, est retrouvé sur un carrefour de Ferrare, percé de vingt-deux coups de couteau. Le duc n’ordonne aucune enquête et personne n’est délégué par le palais à l’enterrement du grand poète de Ferrare où se presse tout les beaux esprits.

Les dernières années de Lucrèce Borgia

Le dix décembre 1508, Ferrare est entrée dans la ligue de Cambrai contre Venise, avec la France, le Pape et le Saint-Empire. Le duc espère reconquérir sur Venise, la Polésine dans la région de Rovigo, qui lui a été prise par la République. Les forces de Venise sont battues par la France à Agnadel mais le duc est capturé par les Vénitiens qui l’emmènent captif. Lucrèce, bien que très fatiguée par une nouvelle grossesse, assiste de son mieux le prisonnier à qui elle fait porter secours.

Mais le Pape Jules II se rend bientôt compte que le traité de Cambrai ne sert absolument pas l’Italie qui a besoin au contraire d’une république vénitienne forte. Il fait alors volte-face et prend le parti de Venise et de Mantoue contre la France. Alphonse d’Este refuse de quitter le parti de la France car il a engagé sa parole sur l’honneur. Le Pape Jules II (della Rovere) fulmine l’ex-communion contre Ferrare et le marquis de Mantoue reçoit pour mission de faire le siège de Ferrare. Le duc défend Ferrare aidé par un contingent français dont le chevalier Bayard.

La guerre et la digne conduite de la duchesse ont réconcilié les deux époux. Lucrèce est de plus en plus souvent chargée du gouvernement de Ferrare. Au début de 1513, Alphonse lui remet la régence de la cité pendant son absence à Rome où il va plaider la levée de l’ex-communion. Mais le pape Jules II a attiré Alphonse dans un piège. Il lui réclame son abdication et sa renonciation au profit du Saint-Siège de tous droits de lui et de sa famille au trône de Ferrare.  Fabrizio Colonna (le père de Vittoria Colonna voir l’article sur ce Blog) ayant engagé sa parole auprès d’Alphonse, le fait évader et ce dernier parvient à traverser les lignes pontificales déguisé en cuisinier du général Prospero Colonna.

Il retrouve Ferrare investie par les Vénitiens. Aussitôt il part négocier la paix à Venise, qu’il obtient d’autant plus facilement que lui parvient l’annonce de la mort de Jules II le 21 février 1513 et l’élection de Léon X, le fild de Laurent le Magnifique, allié traditionnel de Ferrare.

Lucrece Borgia Duchesse de Ferrare âgée gravure de Corneille Van Balen l'ancien d'après Guerchino Cabinet des Estampes Crédit photo Tallandier  Paris BNF

Lucrece Borgia Duchesse de Ferrare âgée gravure de Corneille Van Balen l’ancien d’après Guerchino Cabinet des Estampes Crédit photo Tallandier Paris BNF

A trente-six ans en 1516, Lucrèce est encore une très belle femme. Elle a donné à son époux  en quatorze ans de mariage, quatre fils et une fille et elle attend un sixième enfant. Ses très nombreuses fausses couches l’on affaiblie. Sentimentalement, elle a atteint la sérénité : elle a fait son deuil de la mort de son père et de son frère et elle s’est rapprochée de Dieu. Elle apprend la mort de sa mère, Vanozza Catanéi le 26 novembre 1518. François de Gonzague meurt, le 25 mars 1519, rongé par le mal Français comme l’appellent les Italiens, la syphilis.

Le 24 juin 1519, Lucrèce Borgia s’éteint à l’âge de trente-neuf ans. Trois ans auparavant, elle avait fait sa paix avec Dieu.

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[i] Cet article est étroitement inspiré de la biographie de Maria Bellonci sur Lucrèce Borgia  et du livre Les Borgia par Ivan Cloulas chez Fayard 1987.

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Rétroliens

  1. […] Puis le Pape s’occupe d’obtenir l’annulation du mariage de sa fille Lucrèce et de Giovanni Sforza, pour non consommation. Mais le comte de Pesaro refuse.  Finalement, le Pape négocie directement avec le duc de Milan Ludovic le More, qui a, depuis l’élection de Louis XII en France, qui revendique son héritage milanais (voir l’article sur les ducs de Milan sur ce Blog), un urgent besoin d’alliances. Giovanni Sforza est  alors contraint de signer son attestation de carence maritale. (Tous ces faits sont décrits en détail sur ce Blog dans La saga des Borgia 2 Lucrèce Borgia). […]

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