Le Bréviaire Grimani : splendeur de l’école Ganto-brugeoise

L’histoire du Bréviaire Grimani (0,295 x 0,195), l’un des plus beaux livres d’heures jamais réalisé,  est imprécise quant à ses origines. Il est la propriété depuis cinq siècles de la ville de Venise qui le considère comme son manuscrit le plus précieux.

Son histoire est originale car c’est une œuvre collective de plusieurs peintres de l’école ganto-brugeoise, selon la terminologie de Paul Durrieu, apparue mystérieusement sur le marché entre 1515 et 1520, sans qu’il soit possible de déterminer le commanditaire initial, probablement mort dans l’intervalle.

Le site de la Bibliothèque Nationale Marciana à Venise, fournit l’histoire de ce manuscrit flamand qu’elle considère particulièrement intéressant par la beauté de ses miniatures et l’inventivité de son inspiration par rapport au style flamand de l’époque.

Mois d'Août Départ pour la chasse de dames et de cavaliers Folio 8v Simon Bening Bréviaire Grimani Bibliothèque Marciana à Venise

Mois d’Août Départ pour la chasse de dames et de cavaliers Folio 8v Simon Bening Bréviaire Grimani Bibliothèque Marciana à Venise Image Fac Simile du site Patrimonio

Les mois du calendrier du Bréviaire Grimani ont une forte dette à l’égard des Très riches Heures du duc de Berry et l’inventivité soulignée par le site du Musée Marciana, se trouve en fait largement réduite à une appropriation par le style flamand de l’inventivité du manuscrit de Chantilly. Le comte Paul Durrieu, le grand spécialiste de l’histoire de l’art du début du XXème siècle, reprochait[i] du reste à l’école Ganto-brugeoise un certain manque d’originalité, les auteurs se copiant les uns sur les autres « avec des compositions, finalement, assez monotones ».

Le bréviaire est établi d’après la règle franciscaine ce qui pourrait orienter les recherches sur le commanditaire initial. Sur le bord du folio 81r, figurent de manière peu pertinente, les armes d’Antonio Siciliano, chambellan de Maximilien Sforza,  duc de Milan.   Ce dernier était ambassadeur de Milan, de 1515 à 1520, accrédité auprès de Marguerite d’Autriche. L’hypothèse a donc été formulée que l’ambassadeur  aurait acheté le manuscrit à Bruges et qu’il l’aurait revendu, de retour en Italie, au richissime cardinal vénitien Domenico Grimani[ii], grand collectionneur d’art, notamment flamand, et particulièrement, des œuvres de Hieronymus Bosch et de Hans Memling.

Hieronymus Bosch Visione dell Aldila Palais Grimani

Hieronymus Bosch Visione dell Aldila Palais Grimani

Le tableau ci-dessus de Hieronymus Bosch du Musée du Palais Grimani à Venise, a fait partie de la collection d’art du cardinal Domenico Grimani[iii]

A la mort du cardinal Grimani en 1523, ce dernier lègue son précieux Bréviaire à son neveu, Marino Grimani, patriarche d’Aquilée, qui le cède en jouissance à son frère, Giovanni (1506-1593), qui devient Evêque de Ceneda lorsque son frère devient cardinal, en 1527. Humaniste cultivé, Giovanni est accusé d’hérésie et doit se justifier lors du concile de Trente en 1563. Depuis lors et jusqu’à sa mort, il va se consacrer à l’épanouissement de ses immenses collections d’art antique, qui sont exposées dans son Palais de santa Maria Formosa, à Venise, qu’il fait agrandir.

Il donne à la république de Venise en 1587, ses collections de sculptures antiques et son Brévaire[iv]. A sa mort, en 1593, les deux cents plus belles statues, qu’il avait conservées au Palais Grimani, viennent former la Statuaire de la Sérénissime, dans le Vestibule de la Libreria di San Marco. Le Bréviaire Grimani est consigné auprès des Procureurs de la Libreria di San Marco en 1594, puis au trésor de la chapelle ducale où il reste jusqu’en 1801, date à laquelle il est définitivement transféré à la Biblioteca Nazionale Marciana.

Le Bréviaire Grimani est considéré comme l’œuvre la plus éminente de l’art flamand de la Renaissance, au début du seizième siècle. C’est une œuvre collective à laquelle ont participé plusieurs artistes de l’école Ganto-brugeoise.

 

Mois de Septembre La récolte Folio 9v Simon Bening Bréviaire Grimani Bibliothèque Marciana à Venise

Mois de Septembre La récolte Folio 9v Simon Bening Bréviaire Grimani Bibliothèque Marciana à Venise Image Fac Simile du  Site Patrimonio

Paul Durrieu dans son ouvrage déjà cité, « La miniature flamande au temps de la cour de Bourgogne (1415-1530) », note que l’école Ganto-Brugeoise qui se forma peu après la mort du duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, en 1477, se différencie de l’art antérieur par plusieurs caractères principaux : “les miniatures sont plus souples et plus larges, les personnages sont de plus grande dimensions et, par conséquent, leurs traits mieux dessinés. La nature humaine est représentée de façon plus souriante et plus aimable en lignée avec des artistes tels que Memling, Gérard David ou Quentin Matsys. D’autre part, les bordures prennent un grand développement, et sur les fonds dorés ou teintés, se détachent des fleurs, des fruits, des insectes et des oiseaux, des pièces d’orfèvrerie, des vases de faïence, le tout, peint avec une science remarquable du modelé et du clair-obscur“.

Alexander Bening, qui pourrait être né en 1444 à Gand, selon une mention du Bréviaire Grimani, est le fondateur de cette école. C’est un artiste de transition qui a contribué à plusieurs des miniatures du Bréviaire. Mais les deux auteurs les plus marquants sont Gérard Horenbout qui a réalisé plusieurs miniatures dont celle du mois de décembre illustrant la curée, et Simon Bening, le fils d’Alexander, qui est l’auteur de la majeure partie de la magnifique série des mois du calendrier qui fait toute la beauté et la renommée du Bréviaire.

Quant à Gérard Horenbout qui est employé de  1515 à 1521 pour Marguerite d’Autriche, il travaille à la fois sur le Bréviaire Grimani et sur une commande particulière de Marguerite d’Autriche. La présence de deux miniatures identiques (avec bordures différentes) dans les deux manuscrits, est une signature : Gérard Horenbout a effectivement contribué aux deux manuscrits entre 1515 et 1520.

Gérard Horenbout est né dans les années 1460 et mort en 1541. Il est considéré comme le meilleur miniaturiste flamand, précédant Simon Bening. Lorsqu’il se met à travailler pour Marguerite d’Autriche, en 1515, il a déjà à son actif les Heures de Jacques IV d’Ecosse et il est probablement en train de travailler aux heures de Spinola. C’est un artiste au faîte de sa carrière, qui a probablement déjà travaillé sur les Heures de Jacques IV avec le jeune Simon Bening (1483-1561).

La collaboration entre les deux artistes, le premier à Gand et le second à Bruges, se renouvelle pour le Bréviaire Grimani avec Simon Bening, qui, à cette occasion a dû pouvoir accéder, grâce à Gérard Horenbout, au manuscrit des Très riches Heures, conservé par Marguerite d’Autriche. Ce manuscrit va exercer une très profonde et durable influence sur Simon Bening. Dans des couleurs riantes et gaies, Simon Bening va revisiter la séquence des mois du calendrier des « Très riches heures », en s’inspirant très largement des motifs (personnages et décors architecturaux) tout en modifiant les scènes et l’agencement.

Banquet d'un riche seigneur au mois de Janvier Folio 1v Simon Bening Bréviaire Grimani Bibliothèque Marciana à Venise

Banquet d’un riche seigneur au mois de Janvier Folio 1v Simon Bening Bréviaire Grimani Bibliothèque Nationale Marciana à Venise Image Fac Simile Site Patrimonio

 

 

 

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[i] Comte Paul Durrieu : « La miniature flamande au temps de la cour de Bourgogne (1415-1530) ». Bruxelles et Paris G. van Oest 1921, cité par Persée, Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, Année 1922 Volume 83, numéro 83, pages 194-199.

[ii] Fils d’Antonio Grimani qui a été élu doge de Venise de 1521 à 1523. Antonio Grimani avait accumulé une fortune considérable dans les activités commerciales dont bénéficiera son fils Domenico. Ce dernier (1461-1523), bibliophile passionné, créé cardinal en 1493 par Alexandre VI Borgia et doté de riches commendes, achète en 1498 l’importante collection de Jean Pic de la Mirandole, composée de 1190 volumes, collection qu’il ne cessera d’enrichir: il laissera à sa mort l’une des plus grandes bibliothèques du monde, de 15 000 volumes, qui disparaîtront, pour la plupart, au XVIIème siècle dans un incendie de la bibliothèque du couvent Sant’Antonio di Castello, à l’exception de quelques dizaines de volumes distraits par les moines, à court de fonds, et revendus au profit de quelques bibliophiles passionnés. Voir à ce sujet l’article suivant de Margaret L. King  sur la « Bibliotheca graeca manuscripta cardinalis Dominici Grimani (1461-1523) ».

[iii] D’après le PDF élaboré par le Musée Marciana.

[iv] S’il n’avait pas légué par testament ses collections à la ville de Venise, le Vatican, héritier naturel de toute la hiérarchie cléricale en aurait hérité.

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