Le commerce du sucre par les Génois à la à la fin du Moyen Age

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Cet article est une courte synthèse d’une étude publiée par Mohamed Ouerfelli,  sur Les cahiers de Framespa. Le grand intérêt de cette étude est de montrer l’exemple d’une reconversion réussie de l’économie génoise, après la chute des comptoirs de mer noire en 1475, et la réduction de son implantation à Chypre, pour le contrôle des circuits d’approvisionnement du sucre en méditerranée occidentale puis atlantique et transatlantique. Cette reconversion s’est notamment réalisée grâce à une parfaite maîtrise des techniques de construction navale, lui ayant permis d’adapter sa flotte aux nouvelles conditions de transport maritime.

Au moyen Age, le sucre, par sa rareté, est davantage considéré comme une épice, que comme un article alimentaire. Pendant tout le moyen âge, depuis les croisades jusqu’au milieu du XVème siècle, les Génois se partagent l’orient avec les Vénitiens, les chevaliers de Rhodes assurant la sécurité des routes maritimes. La conquête de Caffa en mer noire par les Turcs en 1475, va couper  les Génois des routes d’approvisionnement en épices, passant par le détroit des Dardanelles, tandis que la production de sucre va monter en régime en Sicile et surtout à Grenade.

Marchand de Sucre LATIN 9333 Folio89 "Tacuinum sanitatis." Taqwim es siha. Vers 1445-1451 (?). Auteur : Ibn Butlân (v. 1001-1066) est un médecin irakien. Paris, Bibliothèque nationale de France (BnF)

Marchand de Sucre LATIN 9333 Folio89 “Tacuinum sanitatis.” Taqwim es siha. Vers 1445-1451 (?). Auteur : Ibn Butlân (v. 1001-1066) est un médecin irakien. Paris, Bibliothèque nationale de France (BnF)

Les statistiques du commerce de Chypre, plateforme des échanges de sucre en Méditerranée, montrent une perte de part de marché des Génois par rapport aux Vénitiens, entre 1400 et 1440. Après la chute de Saint Jean d’Acre, Chypre est devenue une des plaques tournantes du commerce des épices et du sucre. Les Génois, qui dominent à Chypre toute la fin du siècle précédent, cèdent désormais le pas à la flotte vénitienne après la perte par Pierre Doria  de la guerre maritime avec les Vénitiens (voir l’article sur Gênes entre insurrection et soumission).  Le contrôle des exportations de sucre s’en ressent avec une diminution progressive des embarquements de sucre qui deviennent inférieurs à 20%.

Défaite concurrentielle des Génois ou désaffection compétitive

Est-ce une victoire concurrentielle des Vénitiens  ou une désaffection compétitive des Génois ? La question est posée car juste à la même époque, les Génois s’emparent de la commercialisation du sucre de Sicile et de Malaga. Car, depuis le début du treizième siècle, les Génois qui approvisionnaient les marchés de Flandre via les foires de Champagne, ont établi, tout comme les Vénitiens du reste (qui transitent quant à eux par les routes terrestres) des liens maritimes directs avec les ports d’Anvers et surtout de Bruges, en contournant la façade atlantique de la péninsule ibérique. Cette substitution s’explique par plusieurs facteurs: la longue guerre du début du treizième siècle entre la France et la Flandre, qui a conduit à rechercher des voies de contournement du conflit, mais aussi et peut-être surtout, la refondation du commerce de Florence après les faillites monumentales des banques Peruzzi et Bardi et l’épisode de la grande peste de 1348 (voir sur ce Blog l’article Aux sources de la richesse de Florence). Les Florentins ont en effet décidé après ces épisodes de substituer aux importations de drap, des importations de laines anglaises pour améliorer la valeur ajoutée à Florence, ce qui va entraîner l’expansion de l’Art de la laine et la réduction de celui de Calimala.

Le grand avantage de la route maritime, malgré les aléas qu’elle présente sur le plan de la navigation, c’est la maîtrise de la cascade des marges et surtout l’économie des taxes perçues par toutes les seigneuries sur le passage des marchandises. L’économie flamande à la renaissance est l’un des marchés les plus dynamiques d’Europe, qui demande toujours plus de produits exotiques: épices et sucre.

Dès le début du quinzième siècle, plus de 40% des exportations de sucre sicilien, sont contrôléees par les transporteurs génois, qui chargent à Palerme ou à Trapani.

La Récolte de la canne à sucre Codex Vindobonensis, series nova 2644 CAL-F-004803-0000 Tacuinum sanitatis (Tableau de santé); folio 35 verso 1370-1400 Autriche, Vienne, Österreichischen Nationalbibliothek

La Récolte de la canne à sucre Codex Vindobonensis, series nova 2644 CAL-F-004803-0000 Tacuinum sanitatis (Tableau de santé); folio 35 verso
1370-1400 Autriche, Vienne, Österreichischen Nationalbibliothek

Le nouvel enjeu maritime européen

Depuis la deuxième moitié du treizième siècle, le contournement de la péninsule ibérique a renforcé l’intérêt des Génois pour le marché de Grenade. Un accord commercial a été signé en 1278,  entre les ambassadeurs de Gênes, Samuel Spinola et Bonifacio Embriaco, et ’Abū ‘Abd ’Allāh Muhammad, deuxième roi de la dynastie des Banī al-Nāsir. L’arrière payx de Grenade est très riche en produits agricoles réclamés par tous les marché européens: le sucre, les fruits secs, la soie et l’huile. Les marchands génois installent donc des entrepôts à Malaga, Alméria et à Grenade pour maîtriser le trafic amont et aval vers et en provenance du royaume de Grenade.

Récolte des pommes sucrées LATIN 9333 Folio5verso Tacuinum sanitatis. Taqwim es siha. Vers 1445-1451 (?). Auteur : Ibn Butlân (v. 1001-1066) est un médecin irakien.Paris, Bibliothèque nationale de France (BnF)

Récolte des pommes sucrées LATIN 9333 Folio5verso Tacuinum sanitatis. Taqwim es siha. Vers 1445-1451 (?). Auteur : Ibn Butlân (v. 1001-1066) est un médecin irakien.Paris, Bibliothèque nationale de France (BnF)

Les Génois deviennent très rapidement les maîtres du commerce avec le royaume musulman d’Espagne une domination surtout exercée par la famille de Spinola qui détient un quasi contrôle du trafic des principaux produits d’exportation. Une très large partie des exportations du royaume de Grenade est orientée vers les marchés métropolitains de Gênes et Florence, ceux de Montpellier et Toulouse, à l’activité économique florissante et enfin, les Baléares et l’Aragon.

Grâce au marché du royaume nasride de Grenade, les Génois équilibrent leur part de marché des exportations de sucre avec les Vénitiens. Il convient de noter que, dès le moyen âge, les marchés de la mer du nord et d’Angleterre, ont un goût prononcé pour les produits sucrés et les fruits secs: le “regno della frutta“. Un marché que les Génois ont réussi à contrôler entièrement en ruinant les transporteurs locaux.

La Vente du sucre Codex Vindobonensis, series nova 2644 CAL-F-004916-0000 Tacuinum sanitatis (Tableau de santé) Autriche, Vienne, Österreichischen Nationalbibliothek

La Vente du sucre Codex Vindobonensis, series nova 2644 CAL-F-004916-0000 Tacuinum sanitatis (Tableau de santé) Autriche, Vienne, Österreichischen Nationalbibliothek

Avec la conquête du nouveau monde  et le développement des économies sucrières des Indes occidentales, les transports génois vont pouvoir capitaliser sur les liens développés de longue date avec le sud de l’Espagne et s’assurer une part importante du transport grâce à l’adaptation des techniques de construction navales aux nouvelles exigences du transport maritime.

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[i]  Etude sur “Gênes et les réseaux du commerce du sucre à la fin du Moyen Âge“, par Mohamed Ouerfelli, publié sur Les cahiers de Framespa.

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