Le Krach bancaire de Florence en 1340

Vers l’année 1336, la république de Florence est arrivée au plus haut degré de prospérité qu’elle eût jamais atteint.

Entre 1339 et en 1345, deux banques très importantes, celles des Peruzzi et des Bardi, firent faillite provoquant des faillites en chaîne de très nombreuses familles florentines et le plus important krach financier de l’histoire.

Le changeur et sa femme Marinus van Reymerswaele (1541) Musée des Beaux-Arts, Valenciennes

Le changeur et sa femme Marinus van Reymerswaele (1541) Musée des Beaux-Arts, Nantes

Ces banquiers commerçants recevaient d’importants dépôts de leur clientèle qui avait une totale confiance en leur banquier. L’habitude avait été prise par ces banques de prêter de l’argent aux princes, en contrepartie du monopole du trafic à l’exportation qui donnait à ces banques un poids économique considérable dans les échanges.

Ces deux banques avaient prêté beaucoup d’argent au roi d’Angleterre pour la somme astronomique de 1,700 millions de Florins soit l’équivalent de toute la production Florentine d’exportation pour un an. Cet argent avait servi à Edouard III d’Angleterre pour financer ses expéditions contre la France sans résultats concrets (ni pillages ni rançons) de sorte qu’en 1345, l’Angleterre se trouva en défaut de paiements.

Le Prêteur et sa femme Metsys Quentin (1465/1466-1530) Inv n°INV1444 Paris, musée du Louvre

Le Prêteur et sa femme
Metsys Quentin (1465/1466-1530) Inv n°INV1444 Paris, musée du Louvre

« La banque Bardi était à l’époque la compagnie commerçante la plus importante de Florence.  Le noyau était formé par un groupe familial qui donnait son nom à l’affaire, mais des associés étrangers étaient admis. Les parts de tous ces associés formaient le capital social – déjà important – qui ensuite était gonflé de tous les dépôts qu’on leur remettait pour les faire fructifier. Les dépôts pouvaient décupler le capital social (intérêt en général de 8%). Ces compagnies avaient à leur service tout un monde d’employés et de représentants à l’étranger en tout 100 à 120 personnes pour les Bardi, dispersés entre les 25 succursales qu’ils possédaient en Italie, dans le Levant et au-delà des Alpes. Elles avaient une activité indifférenciée unissant à la fois l’industrie textile à Florence, le commerce de toutes sortes de marchandises et la banque sous toutes ses formes. [i]»

En 1339, le roi d’Angleterre Edouard III décréta qu’il suspendait unilatéralement et définitivement les remboursements aux compagnies bancaires florentines auxquelles il devait 1,3 million de Florins d’or. Quant au roi de Sicile (dynastie angevine sur Naples) il fit de même pour 200 000 Florins, partagés pour moitié par la banque Bardi et la banque Peruzzi.

Le passif de la banque Bardi seule, s’éleva à 550 000 Florins d’or que la banque remboursa, suite à des actions devant la justice, à concurrence de 46% provoquant ainsi une perte de près de 300 000 Florins chez les déposants et la totalité de leurs biens pour les Bardi.

Il est à noter que moins de 18 mois après ces deux faillites retentissantes, le roi d’Angleterre remportait sa brillante victoire de Crécy sur les français. Bien que financièrement regonflé par les très nombreuses rançons, il ne parla pas d’honorer ses dettes aux deux banques florentines…….

Edouard III, roi d'Angleterre Anonyme Inv n°LP4.22.1 Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon

Edouard III, roi d’Angleterre
Anonyme Inv n°LP4.22.1 Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon

Cette théorie de la responsabilité de l’Angleterre et de la Sicile dans le krach bancaire des années 1340, exposée par Vilani, un contemporain, est aujourd’hui complètement remise en question (voir l’article sur la grande crise financière de 1340  [ii]).

Cet article cite quelques référends de l’époque permettant de prendre conscience de l’importance des sommes en question. “Le chiffre d’affaires des Bardi était en 1318, de 875 000 florins par an. Pour avoir un point de comparaison, sachons que le pape Clément VI acheta en 1348 la ville d’Avignon pour 80 000 florins, tandis qu’en 1349, le roi de France payait pour Montpellier 133 000 florins. La France, le pays le plus riche d’Europe ne peut pas payer la rançon du roi Jean II Le Bon et ne réussit à lever en 1360 que 450 000 florins…”.

Cet article souligne tout d’abord la détérioration des finances publiques de Florence dont la dette passa de 50 000 Florins en 1300 à 450 000 en 1338 après la guerre contre les Scaligeri et à 600 000 après la guerre contre Lucques. En 1345, l’Etat florentin constata qu’il ne pouvait plus rembourser ses créanciers selon l’échéancier prévu : il décida de consolider sa dette au taux de 5% (maximum toléré par l’Eglise) mais il autorisa en contrepartie que les titres de créances sur l’Etat, jusqu’alors intransférables, deviendraient négociables. Or les principaux créanciers de l’Etat florentin étaient les grandes compagnies commerciales et bancaires qui auraient pu résister si elles n’avaient pas subi tour à tour plusieurs crises successives.

Tableau Thomas Cole (1801-1848) Vue de Florence depuis San Miniato (1837)

Tableau Thomas Cole (1801-1848) Vue de Florence depuis San Miniato (1837)

Par ailleurs, les banques florentines avaient structurellement un excédent de dépôts liquides alimentée par de gros dépôts de particuliers ou de commerçants de Naples et de Sicile. Une rumeur, en 1341, sur un possible renversement des alliances de Florence (le retournement de la politique étrangère de Florence survint en 1342), provoqua une panique chez les déposants de Naples et Sicile qui vinrent en masse retirer leurs dépôts. Les compagnies bancaires les moins solides firent banqueroute les premières, entraînant à leur suite d’autres banques, par le jeu des dépôts croisés interbancaires et des  participations financières de chaque compagnie dans toutes les autres. “Un grand nombre de banques importantes suivirent la marche vers l’abîme: ainsi se succédèrent, au cours de l’année 1343,  dans l’ordre chronologique, la faillite des d’ell Antella, des Cocchi, des Perondoli, des Bonacarsi, des Corsini, des Da Uzzano et des Castellani[ii] .

En 1343, la place financière de Florence est la première du monde et les banques florentines sont très fortement intégrées les unes aux autres mais très peu avec des banques extérieures. Le krach de 1340 n’aura donc que très peu de répercussions à l’extérieur de Florence.

D’après Edwin Hunt dans son livre sur la faillite de la banque Peruzzi, les Bardi et les Peruzzi pouvaient très bien supporter les retards de paiement anglais. qui étaient chose assez courante et prévisible car les banquiers avaient un système coordonné d’information sur la situation économique de leur principaux débiteurs, très performant.

D’après Hunt, une partie du problème viendrait de la détérioration du commerce, base des échanges économiques de la banque. L’article note que la laine anglaise rapportait de moins en moins à partir des années 1320-1330, d’où une baisse drastique des bénéfices dans les livres de la banque Peruzzi. Sur cette crise commerciale se serait greffée une crise financière liée à la baisse des cours de l’or, sur le cours de laquelle étaient indexés les prêts et qui constituait l’étalon de toutes les valeurs financières: sa baisse impliquait une baisse généralisée des profits.

D’autres auteurs soulignent la baisse de la valeur argent du Florin-or: Florence faisait des avances en or aux souverains étrangers tandis que de l’argent entrait localement: l’immobilisation des créances en or et la baisse de valeur de l’or par rapport à l’argent, obligèrent Florence à émettre de la monnaie dévaluée à partir de 1340, agravant ainsi la crise financière d’une crise plus structurelle, de confiance dans la monnaie de Florence.

La juxtaposition de toutes ces crises avec un élément déclencheur, le retrait des dépôts des Siciliens et Napolitains, provoqua le krach bancaire de 1340 qui fut un séisme pour Florence, mais pour Florence seule, la superpuissance financière du Moyen-Age.

La faillite des Bardi et des Peruzzi entraîna bien vite celle des Acciajoli, des Bonaccorsi, des Cocchi, des Antellesi, des Corsini, des da Uzzano, et d’autres maisons de moindre renom. Ce fut pour la commune de Florence la plus grande ruine, le plus grand désastre qu’elle eût jamais éprouvé.

Aquarelle de Petrini d'après la gravure de Francesco Roselli

Aquarelle de Petrini d’après la gravure de Francesco Roselli

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[i] Faillite des banques Bardi et Peruzzi

[ii]  Les crises bancaires en Italie au moyen-âge. Voir notamment le livre de Edwin Hunt (1994) “The medieval super companies : a study of the Peruzzi Company of Florence” Cambridge University Press.

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