Le Procès en annulation du mariage de Louis XII

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Jeanne de France, fut promise à sa naissance au duc Louis d’Orléans, le futur Louis XII.  Affligée d’une claudication précoce, son père, Louis XI, l’éloigna de la cour et la fit élever par un de ses chambellans, le baron de Lignières. Il lui fit épouser le Duc d’Orléans, le futur roi Louis XII, contre la volonté de ce dernier. Ils vécurent vingt-deux ans époux sinon maritalement jusqu’à l’avènement de Louis XII qui, dès son couronnement, eut la volonté de faire annuler son mariage pour épouser Anne de Bretagne.

Anne de Bretagne Médaillon

Anne de Bretagne Médaillon

 

Portrait d’Anne de Bretagne, d’après un maître du 16e siècle Jaquotot Marie-Victoire (1772-1855)  Fonds Miniatures et enluminures Crédit photographique (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Guy Vivien n° d’inventaire INV35602-recto Peinture sur porcelaine H 0,068 L 0,055 Paris, musée du Louvre, D.A.G.

 

Jeunesse d’une princesse loin de la Cour

Née le 23 avril 1364, Jeanne de France, seconde fille de Louis XI et de Charlotte de Savoie, fut fiancée par Louis XI à Louis d’Orléans, âgé de deux ans et unique fils de Charles d’Orléans. Le roi donna instruction à Jean de Rochechouart, bailli de Chartres, d’arrêter avec le duc Charles d’Orléans, les articles du mariage qui fut dressé à Blois le 19 mai 1464 devant le notaire Etienne Gendre. Cet acte réglait la question de la dot et du douaire de Jeanne de France.

Jeanne fut élevée à Amboise[i], près de sa sœur, Anne de France et de sa mère Charlotte de Savoie. Sa grand-mère Anne de Lusignan, la duchesse de Savoie, leur fit de fréquentes visites avec sa tante Bonne de Savoie qui devait épouser le duc de Milan, Galéas Sforza. L’enfant fut élevée avec d’autres enfants comme Louis II de la Trémouille[ii].

La fillette en grandissant, fut rapidement atteinte de claudication : « elle avait une épaule beaucoup plus haute que l’autre, la taille déjetée et courbée : elle boitait [iii]».

A cinq ans, la princesse fut confiée par Louis XI[iv] à son chambellan, François de Linières, lequel, n’avait pas d’enfant de son épouse Anne de Culan. Le couple reporta tout son amour sur cette petite fille. Jeanne est élevée avec tendresse mais dans le respect des règles d’instruction des princesses : elle étudie les auteurs classiques, la littérature latine, la poésie. Elle apprend à jouer du luth. Très tôt, la baronne de Linières l’initie à la religion qui devient une véritable passion chez la petite fille.

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Chateau de Lignieres

Son père vint à lui demander vers cinq ou six ans de se choisir un confesseur en lui proposant le père Lafontaine, religieux de l’Observance de Saint-François et gardien du couvent des frères mineurs de la ville d’Amboise. Le père Lafontaine s’associa pour cette mission, le père Nicolas Gilbert, très instruit, qui s’occupa d’éveiller la fillette aux disciplines littéraires et religieuses.

 Façade arrière du Château de Lignières où Jeanne de France fut élevée – Site Châteaux de France 

 

Ses rares rencontres avec son père, Louis XI, qui n’avait que mépris pour sa fille, débouchaient invariablement sur des critiques, des remontrances voire des colères qui poussaient la petite Jeanne à se recroqueviller sur elle-même. Le roi qui ne supportait pas qu’elle passe son temps à prier, exigeait alors de Linières qu’il lui interdise l’accès aux Eglises car il n’était pas question qu’il fît de la princesse une dévote.

Jeanne en vint à ne plus oser parler, pour les choses les plus simples qu’avec crainte. Et elle s’investit d’autant plus dans la religion, la prière, qu’il s’agissait de son unique source de consolation.

Mais tant que son chemin ne croisait pas la cour, la petite fille menait, tout compte fait, une vie équilibrée et aussi heureuse que possible.

En 1470, enfin, la reine accoucha d’un fils. Ce furent dans tout le royaume des réjouissances infinies.

Le roi établit ses filles

Louis XI, rasséréné sur ses perspectives dynastiques put alors penser à établir ses filles. Il avait mesuré les troubles que peuvent causer à la longue l’attribution des apanages et celui de Bourgogne en particulier, ne cessait de se rappeler à lui. Il souhaitait donc établir ses filles de préférence avec des princes français et si possible, avec des dots monétaires sans déplacement de province. Une telle négociation, totalement contraire aux mœurs de l’époque, fut impossible avec la sœur aînée, Anne de France qui fut apanagée de plusieurs comtés dont celui de Gien, de Montaigut en Combrailles, Carlat et Murat, comtés qui, à l’exception de celui de Gien étaient des débris de la succession de Jacques III d’Armagnac, éxécuté en 1477. Le rusé Louis XI, qui savait que Pierre de Beaujeu avait tout de même vingt-trois ans de plus que son épouse, avait estimé indispensable de joindre au contrat de mariage une clause selon laquelle tout le patrimoine de Pierre de Beaujeu devrait faire retour à la Couronne, à défaut d’héritier mâle. Louis XI se flattait ainsi de faire entrer dans un tel cas au  domaine de la Couronne le Beaujolais et si, le duc de Bourbon mourrait sans héritier, ce serait tout le patrimoine de Bourbon qui reviendrait à la Couronne.

En 1473, Louis XI, après avoir marié sa fille Anne avec Pierre de Beaujeu,  reçoit Marie de Clèves, la mère de Louis d’Orléans, avec son fils et il recueille l’assentiment contraint et forcé de Louis d’Orléans, en l’absence de la petite Jeanne. Le contrat de mariage est signé à Jargeau.

Pourquoi donc Louis XI estime-t-il indispensable d’exécuter un engagement de mariage signé neuf ans plus tôt ? C’est cet acharnement qui est suspect. En effet, on ne comptait plus les promesses de mariages non tenues. Pourquoi vouloir ainsi imposer un mariage que l’un des deux intéressés ne souhaitait pas ?

Tout d’abord, il convient de noter que Louis XI disposait d’une promesse. Il serait a contrario impossible au roi de trouver un autre parti pour Jeanne, à moins d’offrir des contreparties énormes ce qu’il ne voulait pas.

La probabilité, c’est que Louis XI, tyrannique, souhaitait que ses sujets en passent par ses volontés. Il estimait que le rapprochement des lignages ne pourrait que consolider la royauté et il faisait sentir son pouvoir par la contrainte dans laquelle il  plaçait ses sujets. Cette perversité est sans doute un premier mobile. Il y en avait sans doute un second. Il eut sans doute conscience cette année-là  de la fragilité de ses perspectives dynastiques : son fils François, né en 1472 venait de mourir en 1473 et lui-même venait de promettre de cesser toute relation extraconjugale. Il pouvait craindre qu’après sa mort, un homme comme le duc d’Orléans ne réunisse sur sa tête les suffrages de la noblesse pour déposer Charles VIII et prendre sa place. Ce sentiment pouvait être d’autant plus fort qu’il avait pu constater les aléas de la royauté en Angleterre entre les deux familles rivales des York et des Lancastre et l’anarchie en résultant pour le royaume. Il fallait donc enraciner Louis d’Orléans dans la famille des Valois tout en confiant le pouvoir à des mains expertes. Peut-être pensait-il alors qu’il pourrait s’appuyer sur Louis d’Orléans pour assurer la régence s’il mourait avant la majorité de son fils ?

Un couple mal assorti: le duc d’Orléans et Jeanne de France

En tout cas, il ne réserva à sa mort aucune place au duc d’Orléans à qui il fit jurer au contraire de ne pas réclamer la régence et de ne pas revendiquer le pouvoir. C’est sans doute le signe qu’il tenait le duc en méfiance, sinon en défiance. Il avait sans aucun doute pu le juger depuis son mariage.

En  1475, Marie de Clèves et son fils rendent visite à Jeanne à Linières pour faire connaissance. Constatant les difformités de la princesse, Marie de Clèves manque de s’évanouir tandis que le duc déclare à qui veut l’entendre que ce mariage ne se fera pas.

Mais un an plus tard, en septembre 1476, Jeanne et Louis d’Orléans sont réunis à Montrichard pour leurs noces.

Le roi en passant quelques mois plus tôt annoncer la nouvelle à Jeanne, avait eu le toupet de traiter Lignières de « mauvais féal » qui ne l’avait pas informé des malformations de sa fille ! Quels arguments le roi a-t-il en revanche utilisés pour convaincre Marie de Clèves ?

Des arguments sans doute assez convaincants car Louis XI peut se payer le luxe de ne pas être présent à l’Eglise pour la cérémonie. Il savait pouvoir compter sur l’obéissance absolue de sa fille et il s’était arrangé pour brider le duc d’Orléans.  Ce n’était sans doute pas la dot de cent mille écus, le même montant que pour sa sœur, qui l’expliquait. Sans doute avait-il dû employer une dose de menace pour parvenir à ce résultat.

Les époux font leur entrée dans Blois le lendemain puis ils se séparent et Jeanne retourne à Lignières.

Périodiquement, jusqu’à sa mort, le roi rappellera à Louis d’Orléans de rejoindre son épouse à Lignières, preuve qu’il souhaitait que ce mariage soit une réalité pour les deux époux. Il semble surtout qu’après le mariage, le point de vue de Louis XI sur sa fille ait fortement changé. Peut être lui-même était-il plus sensible à la ferveur de sa fille parce qu’il craignait davantage de mourir ? Toujours est-il qu’il adresse en 1476 « des lettres patentes aux habitants de la basse-cour de Lignières les affranchissant des tailles, aides et subsides en considération de ce que Jeanne de France avait été nourrie en ce château ».

A la mort du roi en 1483, Jeanne, appelée par sa sœur remonte à Amboise où un appartement lui est attribué. Son mari l’y rejoint. Mais tandis que ce dernier s’emploie, au rebours de ses promesses solennelles à Louis XI à réclamer la présidence du Conseil du roi, il délaisse sa femme, qu’il abandonne sans ressource. Anne de France y pourvoira en lui constituant une rente de dix mille livres par an.

Pendant les quinze ans qui s’écoulent avant l’avènement au trône de Louis XII, les relations entre les époux resteront épisodiques. Mais à chaque fois qu’il tombera malade, ou qu’il sera privé de sa liberté,  Louis d’Orléans pourra toujours compter sur sa femme pour gérer en son absence les problèmes urgents ou venir à son chevet pour le soigner.

L’avènement du roi Louis XII: donner un héritier à la couronne

Lorsque Charles VIII meurt, en se heurtant la tête contre une porte basse, la première pensée de Louis XII est de se débarrasser de sa femme. Il commence par interdire à son épouse de l’accompagner pour son couronnement. Puis une bulle du Pape institue le tribunal chargé d’instruire la procédure en annulation de mariage, en juillet 1498 et le 19 août, le roi signe son contrat de mariage avec Anne de Bretagne qui lui laisse une année pour faire annuler son mariage avec Jeanne de France.

Louis XII Jean Perreal Windsor Collection HM Queen of England

Louis XII Jean Perreal Royal Collection Trust

Louis d’Orléans, Roi de France, Jean Perréal, 1514 © Windsor, collections de S.M. la Reine d’Angleterre. Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II 2014

Pour obtenir la nullité du mariage, il fallait présenter une demande devant une juridiction canonique. Il fallait y produire des arguments issus de la cause et recevables selon le droit canon[v]. Le tribunal spécialement autorisé par le Pape ouvrit ses séances à l’Eglise Saint Gratien de Tours, le 29 juillet 1498 avec trois juges désignés par le Pape Alexandre VI, mais choisis dans l’entourage du roi. C’était une très ancienne tradition en droit canon que les procédures de divorce entre les princes soient traitées par le Pape lui-même ou par ses représentants.

Pape Alexandre VI

Alexandre VI

Rodrigo de Borgia, Alexandre VI,  Christophano dell’Altissimo  1525-1605 H 0,590 L 0,440 Galerie des Offices Florence.  

L’ouverture du procès en annulation de mariage

Le 10 août furent reçus les pouvoirs des juges : Louis d’Amboise, Evêque d’Albi, le frère aîné de Georges d’Amboise, premier ministre de Louis XII. Georges d’Amboise lui-même, Archevêque de Rouen qui vint présider le procès et Fernand d’Almeïda, évêque de Ceuta en Afrique, prélat d’origine portugaise et alors nonce du Pape en France. Ce dernier se vit quatre mois après écarté du procès. Le 31 août 1498 le pape signa la nomination de Philippe de Luxembourg, Evêque du Mans et qui venait d’être promu cardinal et Légat par le Pape, rang qui lui donnait de droit la présidence des débats. Ce nouveau juge était un ancien ami du roi, qui s’était compromis pour lui aux Etats Généraux de Bourges en 1484.

Antoine de l’Etang fut nommé procureur du roi. Ce dernier était un conseiller du Grand Conseil du roi, originaire de Normandie, c’est-à-dire du diocèse de Georges d’Amboise.

Pendant tout le procès, Jeanne ne fut pas désignée comme la reine de France mais sous son nom de jeune fille : Jeanne de France. C’était en effet une tradition en France que les filles de roi ne signent qu’en leur qualité de filles de France. Trois avocats furent commis d’office à la défense de Jeanne de France mais tous se récusèrent. Le 10 septembre, le tribunal, soucieux de respecter la légalité des formes enjoint aux conseils de Jeanne de France de lui prêter leur assistance. Charles de Preux fut désigné son procureur. Il est à noter que l’un des témoins cités par le roi était l’archidiacre de Langres, évêché de Jean III d’Amboise, le frère aîné de Louis et de Georges, qui venait de mourir cinq mois plus  tôt.

Le 13 septembre, commença l’interrogatoire de Jeanne de France. La réponse de Jeanne, jointe au procès montre clairement qu’elle n’a confiance ni dans ce procès ni dans ses juges : « Messeigneurs, je suis femme, ne me cognois en proces et sur tous les autres mes affaires me desplaist l’afaire de présent. Vous prie me supporter se je dis ou respons chose qui ne soit convenable.Et proteste que si, par mes responses, je respons a chose a laquelle ne soie tenue respondre, ou que monseigneur le Roy n’ayt escript a sa demande, que ma responce ne me pourra prejudicier ne prouffiter a monseigneur le Roy; en adherant a mes autres protestacions, faictes par devant vous, a la derniere expedicion et n’eusse james pensé que de ceste matiere eust peu venir aucun proces entre monseigneur le Roy et moy. Et vous prie, Messeigneurs, ceste présente protestacion estre inserée en ce présent proces ».

Le 15 septembre, le Procureur du roi présenta une requête pour l’ouverture des enquêtes et l’examen corporel de Jeanne de France.

Le 20 septembre, une épidémie de peste s’étant déclarée, le tribunal fut déplacé à Amboise, ce qui fut notifié à Jeanne de France. Le 22 septembre, sa nomination est confirmée au Cardinal de Luxembourg.

Les chefs d’arguments présentés par le roi à l’appui de sa demande furent au nombre de trois :

–          Le roi était cousin de Jeanne de France à un degré prohibé ; de plus le roi Louis XI père de Jeanne avait été le parrain du roi ce qui pouvait constituer une double affinité d’époux et de filleul ;

–          Le mariage avait été contracté par violence

–          Jeanne de France était affligée de vices de conformation qui avaient rendu le mariage impossible.

Le premier argument ne pouvait pas être pris au sérieux : outre que la double affinité n’était pas considérée comme un véritable obstacle après la consommation du mariage, il fut prouvé que les dispenses requises avaient été régulièrement demandées. Les juristes royaux eurent beau objecter que Louis XII ne les avaient pas réclamées lui-même, il fut répondu que cela n’enlevait rien à la valeur juridique des dispenses.

Le second grief n’était pas plus recevable bien qu’il paraisse incontestable que le mariage ait été obtenu par violence du roi Louis XI. En effet en droit canon, l’usage de violence rend absolument nul le consentement arraché à l’un ou l’autre des époux. Néanmoins, après le mariage, seule la femme peut arguer d’une violence persistante qui l’a empêchée de s’y dérober. Le mari, au contraire, « perd par la consommation tout droit à exciper d’une contrainte, l’acte de consommation équivaut pour lui à un acte de consentement, de consentement tacite, ultérieur, mais de consentement définitif, qui couvre la nullité première. Et cette présomption est absolue, invincible[vi]».

Le troisième argument seul restait à sa disposition. Il s’efforça de présenter Jeanne de France comme difforme, imparfaite, viciée de corps, inapte à un commerce avec l’homme. Anne se défend via son procureur [vii] que même si elle n’était pas aussi belle que d’autres, « aucun défaut ne lui interdisait l’union charnelle, que son mariage avait été consommé et que ses infirmités ne l’empêchaient nullement d’être apte au mariage et à la maternité ».

Puis Louis XII présente des dizaines de témoins attestant que le roi était contraint par Louis XI de venir visiter son épouse et que le mariage s’était réalisé sous la contrainte. Quant aux témoins présentés par Jeanne : ils se retournèrent contre elle. Sans doute avaient-ils été menacés avant d’entrer dans le tribunal ?

Le 14 octobre, Jeanne de France s’oppose[viii] à l’examen corporel et s’en remet à la promesse solennelle du roi devant les Evangiles. A l’évidence Jeanne de France se méfiait non seulement de ce procès, mais encore de ses juges et des expertises qui pourraient être faites sur elles. Car si les expertises aboutissaient, envers et contre toutes les preuves, au constat de sa virginité, alors, toutes ses dénégations antérieures seraient prises pour des mensonges. Elle préférait pour son honneur, que son mariage soit annulé plutôt que d’être convaincue de mensonge. Elle préféra s’en remettre au serment de quatre hommes sages présentés par elle et de quatre autres présentés par le roi. Mais cette proposition ne faisait pas l’affaire de Louis XII qui préférait se baser sur une expertise établissant la virginité de Jeanne.

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Jeanne de France Jean Perreal

Portrait de Jeanne de France par Jean Perréal (1455-1528)

Le 26 Octobre, Jeanne de France présenta sa défense. Son avocat souligna toutes les périodes où Louis et elle, menèrent une vie commune et il fournit des détails (en latin dans les actes) : Il parle de nuits où “seul à seule, nus tous les deux, afin de rendre le devoir conjugal par union charnelle… avec rires, baisers, étreintes et autres signes de désir[ix]. Il  cita des remarques faites en public de la part de son époux, telles que : « Jay bien gaingné a boire parce que j’ay chevauchée ma femme la nuyt trois ou quatre fois ».

Louis XII était de plus en plus préoccupé car plus le procès traînait en longueur, plus sa légitimité en était écornée. Le peuple commençait à murmurer. A présenter le mariage comme contraint et forcé par Louis XI, l’image du roi en ressortait amoindrie : il en apparaissait pleutre et soumis, personne ne voulant croire sérieusement qu’il en allait de sa vie s’il ne partageait pas le lit de son épouse. Il lui fallait sortir de ce dilemme et convaincre que cette violence existait réellement. Il retrouva donc fort opportunément une lettre « adressée » par le roi Louis XI au comte de Dammartin, qu’il remit au dossier le 10 novembre. Sans se prononcer sur son authenticité, les juges l’acceptèrent.

Une “lettre” de Louis XI très opportune

Cette lettre qui aurait été  adressée par Louis XI, le 27 septembre  1473 soit au moment même où il mariait sa fille aînée et songeait à établir sa cadette, précisait en termes monstrueux :   « je me suis délibéré de faire le mariage de ma petite fille Jeanne et du petit duc d’Orléans, pour ce qu’il me semble que les enffans qu’ils auront ensemble ne leur donneront guère à nourrir, vous advertissant que j’espère faire ledit mariage, ou aultrement ceux qui yront au contraire, ne seront jamais asseurez de leur vie à mon royaume, par quoy il me semble que j’en feré le tout en mon intencion ».

Beaucoup d’auteurs attribuent à Louis XI des pensées tortueuses et machiavéliques.

Mais pourquoi aurait-il voulu faire du tort à la tige d’Orléans qui était, selon les lois fondamentales du royaume, la tige appelée à régner si Charles VIII son fils mourrait sans héritier mâle ?

Il aurait de fait précipité le royaume dans l’anarchie, ce qui était l’inverse exact de sa politique. Ou n’aurait fait que rapprocher d’un degré la tige cadette des Orléans Angoulême qui était également d’Orléans ! Marier le premier prince du sang à une princesse de France, c’était, au contraire chercher à renforcer la force du lignage. C’est du reste ce que fera trente ans plus tard le roi Louis XII en renonçant au mariage avec l’Empereur pour sa fille Claude de France, Duchesse de Bretagne et en lui faisant épouser François d’Angoulême le premier prince du sang !

Comment peut-on penser que Louis XI ait adressé un courrier si compromettant à un homme qui était dix ans plus tôt l’un de ses plus farouches adversaires ?

Le courrier même réunit en trois lignes des idées fortes qui ne sont absolument pas crédibles entre Louis XI et le Comte de Dammartin :

–          « J’estime devoir faire ce mariage car j’estime qu’ils ne pourront pas avoir d’enfants » : c’est une pensée contraire à Dieu, contraire à la morale, criminelle. En d’autres termes, c’est presque parce qu’ils ne pourront pas avoir d’enfants que le roi les réunit. Il est impossible que Louis XI qui craignait Dieu ait couché cette idée par écrit.

–          Les deux autres arguments sont plus  dans l’esprit du monarque qui estime d’abord que personne ne pourra lui résister au péril de sa vie, puis que, en considérant ce deuxième point, il réussira à faire ce mariage pour cette raison.

Il y a cependant un point de la lettre qui pose question : « vous advertissant ». A qui s’adresse-t-il ? Au comte de Dammartin à qui il écrit cette lettre ? Comme si ce dernier avait été réellement suffisamment motivé pour risquer sa vie pour s’opposer à un mariage entre le duc d’Orléans et la princesse de France. On aurait pu le comprendre à la rigueur s’il avait été un vassal du duc d’Orléans !

Comment penser qu’un roi aussi avisé, aussi méfiant, aussi prudent, puisse à la fois écrire dans le même courrier qu’il compte utiliser la force, pour contraindre, au péril de leur vie,  des jeunes gens à se marier et dire que c’est parce qu’il est bien certain qu’ils n’auront pas d’enfants qu’il veut le faire ?[x]

Jeanne s’en remet au serment de Louis

Le 3 décembre, Jeanne proteste fortement contre les enquêtes réalisées qui s’avèrent contraires à toutes ses allégations. Ne souhaitant pas se soumettre à une investigation corporelle, elle déclare s’en remettre à ce que son époux en dira. Elle voit bien que quelle que soit sa position, Louis veut obtenir l’annulation. Elle préfère s’en remettre au serment de Louis plutôt que de lutter à armes inégales. Peut-être n’est-elle plus tout à fait certaine de vouloir rester son épouse ? Elle préfère que Louis soit face à lui même quand il prêtera serment. Peut-être renoncera-t-il au dernier moment ?

Louis prête serment

Les 4 et 5 décembre, le roi fut interrogé dans la petite ville de Ligueil en Touraine et il prêta serment[xi].

Le roi déclara la main sur les évangiles qu’il n’avait jamais approché Jeanne que sous la contrainte. Il risquait la mort s’il ne s’y soumettait pas.  Jamais il n’avait été nu contre elle.

Le Pape dont dépendait la décision, crut à ce serment. Si Jeanne fut estomaquée, elle garda ses pensées pour elle.

Le lundi 17 décembre, le cardinal de Luxembourg apprit à Jeanne, qui était accompagnée de son confesseur le père Nicolas Gilbert, la sentence d’annulation de mariage[xii]. Elle en tomba de saisissement et ne put retenir ses larmes. Les frais du procès furent mis intégralement à la charge du roi.

Jeanne de Valois

Jeanne de Valois

Sainte Jeanne de France Fondatrice de l’Ordre de l’Annonciade

Le surlendemain de la sentence, Cesare Borgia faisait une entrée tonitruante à Amboise. Il apportait dans ses bagages les lettres de dispense permettant le mariage de Louis XII avec Anne de Bretagne et le-chapeau de cardinal pour Georges d’Amboise. En contrepartie, le roi le nomma duc de Valentinois et lui fit épouser Charlotte d’Albret (1480-1514), la soeur du roi de Navarre.

Cesare Borgia par Altobello Melone Academia Carrara des Beaux Arts de Bergame

Cesare Borgia par Altobello Melone

Cesare Borgia, Ce portrait de Gentilhomme d’Altobello Melone (1490-1543) peint vers 1500, pourrait être, selon  l’article Cesare Borgia de Wikipedia celui de Cesare Borgia. Huile sur bois H 0,581 L 0, 482 Academie Carrare des Beaux Arts de Bergame 

Pour Guichardin, ce procès ne fut qu’une vaste comédie dont la conclusion en était arrêtée avant le commencement. Les juges se sont contentés d’entourer de formes juridiques un pacte tout conclu entre le Roi et le Pape et Jeanne « consentit de perdre son procès, ses juges ne lui étant pas moins suspects que l’autorité de la partie adverse était formidable ».

D’après Maulde la Clavière relayant des chroniqueurs d’époque, l’Eglise Saint Denis où fut rendue la sentence, débordait de curieux et d’assistants chaudement sympathiques à Jeanne de France. Le peuple frémissait et disait en montrant les trois juges: Caïphe, Hérode, Pilate. En même temps le ciel se voila, il fallut allumer des torches. Un orage terrible éclata, malgré la saison, ce qui fut regardé comme une manifestation céleste. On ne sait s’il faut vraiment croire le récit de ces manifestations météorologiques tant elles rappellent d’autres manifestations météorologiques quinze siècles plus tôt…

Ce qui est certain c’est que Jeanne de France, qui ne fut pas écoutée dans ce procès, sortit grandie de la confrontation. Sa noblesse de comportement, son respect de la foi jurée, sa résignation à accepter son sort sans un mot contre Louis XII lui créèrent un élan de sympathie populaire qui allait perdurer jusqu’à sa mort.

Louis XII ayant sans doute du remord de sa conduite, la nomma duchesse de Berry avec trente mille livres de rente le 26 décembre 1498.

Le 8 janvier 1499, le roi épousait Anne de Bretagne à Nantes, pendant que Jeanne restait à Lignières pour prier et se rétablir. Le 12 mars 1499, Jeanne faisait son entrée dans la capitale de son duché à Bourges. Elle avait trente-cinq ans.

Elle se consacrera dès lors à son peuple, aux pauvres, aux malades et aux déshérités. Dès la fin de l’année 1499, elle projette de mettre en place son projet de fondation d’un ordre religieux qui s’était imposé à elle depuis qu’elle avait six ans. Elle commence à en rédiger les règles et évoque la question avec son confesseur, le père franciscain Gabriel-Maria[xiii]. Ce dernier lui obtient les autorisations requises et en mai 1500, les onze premières postulantes arrivent à Bourges.

Le 12 février 1502, le pape Alexandre VI approuve les règles de l’Ordre de l’Annonciade, telles que rédigées par Jeanne de France. Au printemps 1503, elle lance la construction du monastère de l’Annonciade à Bourges. Le 21 novembre 1504, elle dote le couvent et lui fait don, en présence du père Gabriel-Maria de son corps et de celui de toutes les filles de l’Ordre, présentes et à venir.

Le 4 février 1505, Jeanne de France meurt. Sur le chemin du convoi funèbre, on raconte qu’eut lieu le premier miracle et de nombreux miracles furent attestés dès lors à l’occasion des visites sur son tombeau.

En 1632 est ouvert son procès en béatification. Elle est béatifiée en 1742 et canonisée en 1950 sous le nom de Sainte Jeanne de France.

Sainte Jeanne de France Musée de Versailles

Sainte Jeanne de France Musée de Versailles

Portrait de sainte Jeanne de France (1464-1505) Fille de Louis XI, reine de France, portant l’habit de l’ordre de l’Annonciade et recevant l’anneau de l’Enfant Jésus Ecole française Crédit photographique (C) RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Christian Jean N° d’inventaire MV3103 Huile sur toile H 1,620 L 1,130 Versailles, Musée National des châteaux de Versailles et de Trianon

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[i] Le château d’Amboise appartenait auparavant à la riche famille d’Amboise, vicomtes de Thouars, le plus riche vicomté de France, qui comptait plus de trois mille vassaux. Louis d’Amboise ayant projeté de capturer le favori de Charles VII, Georges de la Trémouille, un homme peu recommandable qui passa sa vie à trahir les uns et les autres, fut condamné par le Parlement, qui siégeait alors à Poitiers, à avoir la tête tranchée. Ses deux comparses furent exécutés mais le roi commua la sentence d’Amboise en emprisonnement à vie. Ses biens, immenses, furent confisqués. Charles VII devait restituer cinq ans plus tard la plupart de ses biens à Louis d’Amboise, qui fut réhabilité, à l’exception de la ville et du Château d’Amboise qui furent, avec quelques seigneuries, rattachés à la couronne en 1437. Depuis lors, les rois successifs en firent une résidence royale.

[ii] Voir l’article Wikipedia sur Jeanne de France concernant l’enfance de la princesse.

[iii] R de Maulde La Clavière Procédures politiques du règne de Louis XII – Paris Imprimerie nationale 1885.

[iv] Louis XI semblait surtout soucieux d’éloigner cette enfant de son regard.

[v] R de Maulde La Clavière op. déjà cité.

[vi] R de Maulde La Clavière op. déjà cité.

[vii] Voir à ce sujet l’article sur l’Histoire pour tous.

[viii] « La Royne, laquelle de tout son povoir a tousjpurs désire et encore desire faire le plaisir du Roy, sa conscience, gardée, pour la descharge de laquelle et non pour autre cause soustient le procès que ledit’ seigneur a contre elle et se deffend en icellui, a grant regret et desplaisance, et non pour parvenir aux “biens et honneurs du monde autres que ceulx qui luy sont deuz, et, de tant qu’il plaira audit seigneur, pour acquiter sadicte conscience, a offert et offre que, si c’est le plaisir dudit seigneur, prandre quatre parsonnages de son royaume des plus clercs et de conscience, et de sa part en prendra autres quatre, esquelx vous, Messeigneurs les juges, communiquerez en vos presences ou mectrez entre leurs mains a vostre plaisir ledit proces fait jusques cy, ensemble les deffenses de ladite dame. S’il est dit par eulx, ou la plus part d’eulx, que ladite dame sans charge de sa conscience se peult bonnement et justement descharger de faire preuve par tesmoings et instrumens des faiz contenuz en sesdites deffenses, nonobstant la matiere de laquelle est question, et que par tesmoings et instrumens peust prouver sesdits faiz, comme elle entend bien faire, et pour toute preuve de sesdits faiz se remectre au serment dudit seigneur, le fera voluntiers ou procedera oudit proces, duquel ne demande que l’expedicion le plus diligemment qu’elle pourra, et ainsi qu’il sera advisé par lesdits huit parsonnages. Et, s’il estoit dit et trouvé que, sans charge de sa conscience et sans offenser Dieu, qu’elle ne vouldroit faire pour tous les biens et honneurs du monde, elle ne doye departir de prouver sesdits faiz ainsi qu’elle pourra, ne pour le preuve d’iceulx se remectre au serment dudit seigneur, luy supplie tres humblement, comme a son seigneur, qu’il ne soit mal content d’elle ne permectre aucune chose luy estre pour ce diminuée de son estat, qui est bien petit, eu regart a la maison de laquelle elle est yssue mais le prie de myeulx luy faire. Et, ou cas dessusdits, ladite dame vous prie aussi, Mèsdits seigneurs, de remonstrer audit seigneur le bon vouloir et désir qu’elle a de luy complaire et le graht devoir ouquel elle s’est mise envers luy. »

[ix] Lire également l’article du Point. On pourra également lire l’article de l’Ordre de l’Annonciade.

[x] R de Maulde La Clavière est d’un avis opposé : il estime que la lettre est parfaitement authentique. Il souligne à ce propos page 919 que Charles VIII ayant entendu parler d’un tel courrier, demanda au vieux comte de Dammartin de la lui remettre mais ce dernier ne le fit pas. Louis XII aurait demandé à Jean de Chabannes de la lui remettre lequel la lui aurait expédiée après avoir longtemps balancé. Maulde La Clavière juge que ces propos sont d’autant plus probables qu’une autre lettre de Louis XI a été retrouvée dans laquelle ce dernier déclare « avoir fait le mariage de ma fille Jeanne avec le petit duc d’Orléans, lequel j’ai fait, quelque refus qu’il en ait sceu faire, car bon besoin luy en a été ».  Il s’étonne que cette lettre n’ait pas été produite au procès. C’est que cette lettre est parfaitement anodine et révèle que Louis XI était parfaitement conscient d’avoir forcé la main au « petit duc d’Orléans », rien de plus, contrairement à l’autre lettre. Rien ne prouve du reste que le courrier auquel faisait référence le roi Charles VIII soit celui qui a été déposé au procès car Louis XII s’est toujours plaint qu’on lui ait fait violence ce qui, au vu du second courrier, est parfaitement confirmé. De là à faire un mariage pour empêcher Louis XII d’avoir des enfants… Du reste, plusieurs historiens de Louis XII ont douté, voir nié l’authenticité de cette lettre.

[xi] R de Maulde La Clavière op. déjà cité.

[xii] Après le procès, il semble ‘d’après Claude de Seyssel rapporté par Maulde la Clavière, que l’on confia aux plus grands spécialistes de droit canon et de théologie, le soin de motiver la décision. Mais ce ne fut pas aussi facile à établir. Un des plus fameux docteurs de la Sorbonne, Jean Standouk, originaire du Brabant, mais établi à Paris et principal du collège de Montagu, protesta bruyamment contre la doctrine que l’on proposait aux jurisconsultes de consacrer. Il soutint du haut de sa chaire  et même, dit-on, au roi lui-même en s’appuyant sur ce texte de l’Évangile « Quicumque dimiserit uxorem suam, nisi ob fornicationem, et aliam duxerit, moechatur » (Marc, ch. 10), qu’il n’est pas permis de répudier une femme non adultère, selon le droit canon. (C’est du reste une erreur de doctrine : l’adultère de la femme régulièrement mariée est, en droit canon, un motif de séparation de corps mais le mariage peut être déclaré nul et inexistant pour cause d’impuissance, de violence, d’erreur, etc…). Un de ses disciples, nommé Vuarvet, professa la même théorie. Standouk ne fut pas inquiété; mais, l’année suivante, des troubles ayant éclaté dans l’Université, on l’invita à regagner son pays natal, Cambrai, dans les Pays-Bas.

[xiii] Pour lequel une procédure de béatification est en cours.

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