La condamnation de Semblançay : une erreur judiciaire ?

 

 

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 La Condamnation de SEMBLANCAY

Sur le procès criminel rendu à la requête du roi contre Jacques de Beaune, Général des Finances détenu à la Bastille, Baron de Semblançay, Vicomte de Tours, Chambellan et Conseiller du roi, Bailli et Gouverneur de Touraine, les juges ont déclaré le prévenu coupable de « larcins, faussetés, malversations, abus et males administrations des finances du roi ».

 Ils l’ont déclaré être privé de tous honneurs et condamné à être pendu et étranglé au gibet de Montfaucon[i]. Tous ses biens sont confisqués.

Jean Fouquet

Jean Fouquet Grandes Chroniques de France Ms Fr. 6465 BNF

En arrière des soldats, le Gibet de Montfaucon

Supplice des disciples d’Amaury de Chartres, Grandes Chroniques de France, Jean Fouquet,  BnF, ms. fr. 6465, f°236

Cette sentence du procès criminel de Semblançay fut rendue le 29 août 1527. Le tribunal était composé du premier Président de Selve, du Lieutenant civil du Châtelet de Bourg et des premiers présidents des Parlements de Toulouse et de Dijon.

 A réception de la sentence, Jacques de Beaune fit appel devant le Parlement de Paris, ce qui fit suspendre l’exécution. Mais le Parlement confirma purement et simplement la sentence.

 Le lundi 12 août 1527, Jacques de Beaune, alors âgé de soixante-deux ans, sortit de la Bastille. Il était revêtu d’une robe de drap sombre, d’une veste légère de velours noir, le bonnet sur la tête et les mains libres. Il était  conduit par le lieutenant criminel du Prévôt de Paris, accompagné de ses archers et d’un grand concours de peuple. L’information sur le châtiment de Jacques de Beaune fut criée en trois lieux différents, une première fois devant la Porte Saint Antoine, une deuxième fois devant le Châtelet et une dernière fois devant le gibet de Montfaucon.

 Il lui fut donné du pain et du vin devant l’église des Filles-Dieu[ii] puis on lui ôta son bonnet et on lui remit une croix de bois peinte en rouge et il se rendit dans cette tenue au gibet de Montfaucon.

Le Couvent des Filles Dieu Robida BNF

Le Couvent des Filles Dieu Robida BNF

Source Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l’homme, SMITH LESOUEF R-2594 Paris de siècle en siècle / texte, dessins et lithographies par A. Robida

La conduite très digne de Semblançay, ses cheveux blancs et son apparente résignation, le rendirent sympathique à tous les Parisiens. Par contraste, le lieutenant Maillart, chargé de le conduire, paraissait décomposé, abattu.

 De sorte que Clément Marot, le poète, composa un huitain en l’honneur de la mort de Semblançay :

 Lorsque Maillart, juge d’enfer[iii], menait

A Montfaucon Semblançay l’âme rendre,

A votre avis, lequel des deux tenait

Meilleur maintien ? Pour le vous faire entendre,

Maillart sembla l’homme que mort va prendre,

Et Semblançay fut si ferme vieillard

Que l’on cuidait pour vray qu’il menast pendre

 A Montfaucon le lieutenant Maillart.

Execution de Semblançay à Montfaucon A Robida Gustave Toudouze François 1er Boivin Paris 1909

Execution de Semblançay à Montfaucon A Robida Gustave Toudouze François 1er Boivin Paris 1909

Marot, au service de Marguerite de Navarre, ne pouvait pas ne pas croire au jugement qui avait prononcé la culpabilité de Semblançay.

Prévôt de Paris

Prévôt de Paris Jean Clouet  Chantilly Musée Condé

Jean de la Barre,  sieur de Véretz (mort en 1534), était prévôt de Paris au moment de l’exécution de Semblançay: c’est l’un de ses lieutenants qui accompagna Semblançay.  Jean Clouet. N° d’inventaire MN 163 ; B 13. Copyright Notice © direction des musées de France, © musée Condé, 1999. Crédit Photo © Réunion des musées nationaux. Chantilly Musée Condé

SEMBLANCAY ? Non Coupable

Il n’en allait pas de même d’un certain nombre des historiographes qui ont raconté l’histoire (Martin du Bellay d’abord, vers 1560 puis le sieur Guyon avocat au Parlement de Paris) qui écrit les mots suivants (en substance) vers 1610 : “Jacques de Beaune fut poursuivi sans cause et sur le seul fondement de sa richesse ostentatoire. Pour mieux le mater, on lui avait dérobé ses papiers et il fut ainsi condamné et pendu. Mais ses enfants, dont l’un était Evêque de Vannes et l’autre, Archevêque de Tours, le firent justifier, il  fut dépendu et enterré honorablement.

 C’est le rapport fait par Martin du Bellay puis par d’autres auteurs à sa suite,  comme le Sieur Guyon qui allait fonder l’abondante documentation révisionniste sur Semblançay.

 Car il faut le dire[iv], son fils, l’Archevêque de Tours était mort quelques mois avant son procès et son autre fils, Général des Finances de Langue d’oïl,  s’était réfugié à l’étranger.  La femme de Jacques de Beaune avait pris l’habit de religieuse dans un couvent sur la Méditerranée comme le note une lettre furieuse de Duprat, adressée au Grand Maître, où il proteste contre le transfert du cadavre sans l’autorisation du roi. Les trois-parents les plus proches n’étaient donc pour rien dans le transfert du cadavre  même s’il reste possible qu’ils l’aient organisé.

Portrait de Jacques de Beaune Baron de Semblançay et de Jeanne Ruzé

Portrait de Jacques de Beaune Baron de Semblançay et de Jeanne Ruzé

Thèse Alfred SPONT Semblancay  (   ? -1527) – La Bourgeoisie Financière au XVIème siècle Paris Hachette 1895 Livre téléchargé sur GALLICA – BNF

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Toute cette affaire, d’après l’historiographie bon marché mais très abondante, serait due à une vengeance de Louise de Savoie qui, par avarice et parce qu’elle n’aimait pas le Maréchal de Lautrec, aurait cherché à se venger de lui. Louise de Savoie aurait cherché à porter tort à Lautrec qui défendait le duché de Milan contre les impériaux en 1522 en empêchant la remise de l’argent par Semblançay aux troupes françaises en Italie.

Odet de Foix Maréchal de Lautrec

Odet de Foix Maréchal de Lautrec

Portrait du maréchal Odet de Foix, comte de Comminges, vicomte de Lautrec (1485-1528) Vers 1515. Collection Catherine de Médicis Clouet Jean (1475/1485-1540) peintre Crédit photographique (C) RMN-Grand Palais (domaine de Chantilly) / René-Gabriel Ojéda H 0,264 L 0,188 Cote cliché 02-006541 N° d’inventaire MN136;B8 Fonds Dessins Chantilly, Musée Condé

D’après Martin du Bellay, Lautrec, après avoir perdu le duché de Milan, aurait cherché à voir le roi à Lyon et celui-ci lui aurait fait un très mauvais accueil en le rendant responsable de la perte de son duché.

 Mais le Maréchal Lautrec se serait défendu en indiquant au roi que ce dernier était directement responsable de la perte de son duché car les troupes en Italie s’étaient débandées, la solde promise n’ayant pas été remise.

 A ces mots, le roi devient tout pâle et lui fait réponse qu’il a réuni quatre cent mille écus qu’il lui a fait expédier dès qu’il a eu connaissance de sa demande. Lautrec lui répond qu’il n’ rien reçu.  François 1er  fait convoquer Semblançay sur l’heure pour recevoir ses explications.

François 1er Jean Clouet Musée du Louvre

François 1er Jean Clouet Musée du Louvre

 Portrait de François 1er par Jean Clouet. Huile sur bois. H 0,96 L 0,74. Inventaire n°INV 3256. Copyright Notice © Musée du Louvre, © Direction des Musées de France, 1999. Crédit photographique © Réunion des musées nationaux.  Musée du Louvre 

Semblançay répond qu’il a bien reçu le mandatement du roi qu’il n’a pas pu exécuter car Madame la Régente, mère du roi, lui avait demandé ladite somme ce qu’il pourrait prouver immédiatement.

 Le roi alla alors dans la chambre de ladite Dame, le visage courroucé, se plaignant du tort qu’elle lui avait fait, et de ce qu’elle fut la cause directe de la perte de son duché. Il n’aurait jamais pu penser d’elle qu’elle soit capable d’une telle action.

Louise de Savoie Ch.Beauregard ?

Louise de Savoie Anonyme

Louise de Savoie se serait excusé dudit fait et aurait fait convoquer Semblançay qui maintint ses assertions. Mais elle dit que c’étaient deniers que Semblançay avait de longtemps gardés procédant de l’épargne qu’elle avait constituée sur son revenu.

 Semblançay aurait soutenu le contraire. Alors Duprat, jaloux de Semblançay serait intervenu auprès du roi, voyant que Madame était redevable envers Semblançay et non lui à elle, mit le roi en défiance contre Semblançay et lui bailla juges et commissaires pour lui faire son procès.

Les historiographes Varillas, Beaucaire, puis Bayle en 1734, s’engouffrèrent dans cette version, comme le feront plus tard des historiens aussi éminents que Michelet, pour préciser : lorsque Semblançay fut convoqué par François 1er, il répondit ingénument que le second jour que les assignations avaient été adressées, la mère de Sa Majesté était venue à l’épargne pour lui réclamer tout ce qui lui était dû jusque-là tant en pensions et gratifications que pour les duchés de Touraine, de Valois et d’Anjou.

 Semblançay lui aurait objecté qu’en faisant une telle chose, l’argent prévu pour la défense du Milanais serait détourné de son objectif, ce qui était contre la décision prise la veille par le Roi en son Conseil, où elle était présente et dont elle avait approuvé les décisions.

 Mais cette princesse s’était obstinée à vouloir réclamer la somme et elle avait menacé Semblançay de le perdre s’il ne lui donnait pas satisfaction. Il lui aurait répondu qu’il en allait de sa tête si Lautrec ne recevait pas l’argent à temps. Elle aurait alors répondu qu’elle avait suffisamment de crédit auprès du roi pour le protéger.

 Le même auteur poursuit en indiquant qu’au retour de Lautrec d’Italie, le roi, aurait alors demandé à sa mère de venir les rejoindre et Semblançay aurait répété ce qui précède. La Régente se serait mise en colère et aurait réclamé la mise en accusation de Semblançay, qui désirait placer la mère du Roi en crime de lèse-majesté contre la Couronne. Mais comme on eût pu justifier que les sommes lui avaient bien été remises par la date des quittances qu’elle avait laissées au Trésor royal, elle soutint que Semblançay lui avait donné l’argent mais sans lui dire qu’il était destiné à la paye des troupes en Italie.

 Elle nia tout le reste avec tant d’ardeur que le roi fut contraint de faire arrêter Semblançay. Ce dernier ne fut pas plus tôt prisonnier, qu’on lui donna des Commissaires. Le péculat fut le seul crime sur lequel on instruisit son procès et il fut condamné à mort.

 D’autres auteurs plus tardifs, sans doute encore mieux informés, soutinrent que la mère du roi avait donné à Semblançay des quittances signées de sa main. Mais le principal commis de Semblançay devint très passionné d’une des dames d’honneur de Louise de Savoie, qui le persuada de voler les quittances signées par la mère du roi. Ce qui fut fait et permit de perdre Semblançay.

 Mais tout ceci fut révélé par la mère du roi qui aurait tout avoué à son fils au moment de mourir.

 Ces derniers développements sont dignes d’un scénario d’Alexandre Dumas qui aurait confondu dans le même portrait les visages de Louise de Savoie et de Catherine de Médicis.

 Il est certain que si la culpabilité de Semblançay résultait réellement d’une vengeance politique, l’analyse de son procès pourrait prendre une toute autre orientation. Mais les tenants de Semblançay victime d’un pouvoir arbitraire et injuste, ne fondent leurs dires sur aucune preuve, se contentant de présenter leurs assertions comme une évidence.

 Tout au contraire des historiens, qui ont analysé les preuves, en recoupant les dires de chacun par les lettres des protagonistes.

 Je vous propose, après cette présentation à charge contre la Régente, de vous présenter l’analyse des historiens qui se sont penchés sur cette histoire et sur Semblançay.

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[i] Le Gibet de Montfaucon était situé sur la route de Meaux à l’emplacement approximatif de la Place du Colonel Fabien actuelle. Il fut actif pendant trois cents ans environ à partir de 1276.

[ii] Les Filles-Dieu sont d’anciennes prostituées devenues religieuses, protégées depuis Saint-Louis. Le Couvent des Filles-Dieu fut coupé en deux lors de la construction de la muraille de Charles V, décidée par le Prévôt des Marchands, Etienne Marcel. Les religieuses obtinrent pour compensation, l’hôpital de Sainte-Madeleine. Comme nous le dit le site Canalblog   l’hôpital était très vaste : il occupait l’emplacement actuel du passage du Caire, touchait le mur d’enceinte de Paris et était adossé à la cour des Miracles. La première pierre de l’Eglise fut posée sous Charles VIII en 1497 et elle fut achevée sous Louis XII en 1508. Les Filles-Dieu étaient astreintes à l’obligation d’offrir un dernier repas aux condamnés que l’on menait à Montfaucon. Au chevet extérieur de leur église se trouvait une croix, devant laquelle s’arrêtait le condamné. Après qu’il eut baisé la croix, les religieuses lui donnaient de l’eau bénite, trois morceaux de pain et une coupe de vin avec des paroles de charité. Voir également sur ce sujet l’article de Wikipedia.

[iii] Il l’appelle « juge d’enfer » parce que comme Rhadamanthe, il présidait à l’entrée des âmes dans le Royaume des morts.

[iv] Démonstration logique en est faite dans l’article de cinquante pages Louise de Savoie et Semblançay Paulin Paris Revue Historique Tome 18 fasc. 1 (1882) mis en ligne par Jstor et dont cet article tire sa substance.

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