Niobe, la reine de Thèbes

Boccace De mulieribus claris Traduction Laurent de Premierfait Illustrations Robinet Testard  Français 599, fol. 15, Niobè BNF

Boccace De mulieribus claris Traduction Laurent de Premierfait Illustrations Robinet Testard Français 599, fol. 15, Niobè BNF

Il s’agit du quatorzième portrait de la galerie des cent-six Cleres et nobles femmes de Boccace, qui aborde ici la légende de Niobé, la fille de Tantale et l’épouse d’Arnione, Roi de Thèbes et fils de Jupiter.

La fable de Niobe est racontée par Ovide, dans ses Métamorphoses, au Livre VI, vers 146 à 312[i].

Le thème de la fable est celui de Niobé,  excessivement orgueilleuse de ses quatorze  enfants. Elle pousse  les Thébaines à refuser de se plier à l’ordre transmis par la prophétesse Mantô, stipulant d’honorer la déesse Latone (Léto) et ses enfants Apollon et Diane (Artémis). Niobé exhorte même les Thébaines à lui rendre à elle-même,  un culte comme à une déesse.

Donnons la parole à Ovide[i] : “La fille de Tirésias, Manto, qui connaît l’avenir, agitée par un esprit divin, prédisait un jour dans la rue de Thèbes : “Isménides, criait-elle, courez ceindre vos têtes de laurier ! empressez-vous ! offrez vos vœux ! faites fumer l’encens aux autels de Latone et de ses enfants ! C’est Latone elle-même qui vous le commande par ma voix” ! Elle dit : les Thébaines obéissent. Elles couronnent leur front du feuillage sacré. L’encens fume sur les autels, et la prière monte avec lui vers les cieux.

“Cependant Niobé s’avance au milieu de sa nombreuse cour. On la reconnaît à sa robe de pourpre tissue d’or. Belle, malgré sa colère, elle agite sa tête superbe et ses cheveux sur son épaule ondoyants. Elle s’arrête, et promenant devant elle l’orgueil de ses regards : “Quelle est, s’écria-t-elle, votre folie ? pourquoi préférer ainsi les dieux qu’on vous annonce aux dieux que vous voyez ? pourquoi Latone a-t-elle des autels, tandis que j’en attends encore ? Moi ! fille de Tantale, qui seul de tous les mortels fut admis à la table des dieux ! moi, fille d’une sœur des Pléiades, et petite-fille d’Atlas, qui sur sa tête soutient l’axe des cieux ! moi, dont le père fut fils de Jupiter ! moi, dont Jupiter est encore le beau-père ! “

“Les peuples de la Phrygie sont soumis à mes lois. Je règne dans le palais de Cadmus. Ces murs, qui s’élevèrent aux accords de mon époux, et le Thébain qui les habite, reconnaissent son pouvoir et le mien. Je possède d’immenses richesses qui s’offrent partout à mes regards. J’ai les traits et la majesté d’une déesse. Ajoutez à tant d’éclat sept filles et sept fils; ajoutez bientôt sept gendres et sept brus; et demandez ensuite d’où peut naître mon orgueil !”

“Je ne sais pourquoi vous osez me préférer une Titanide, la fille de Céus, Latone, à qui la Terre refusa une retraite où elle pût enfanter. Votre divinité ne put trouver un asile ni dans le ciel, ni sur la terre, ni sur les mers. Elle fut exilée du monde jusqu’à ce que Délos, touchée de ses malheurs, et, pour arrêter sa course vagabonde, lui dit : “Vous errez sur la terre, comme moi sur les mers”; et elle lui offrit son sein mobile et flottant sur les ondes. Latone y devint mère de deux enfants. Mais ce n’est que la septième partie de ceux qui me doivent le jour. Je suis heureuse : qui pourrait le nier ? Je serai toujours heureuse : qui oserait en douter ? C’est ma fécondité qui assure mon bonheur. Je suis au-dessus des revers de la fortune. Quelque bien qu’elle puisse m’ôter, elle m’en laissera toujours plus que n’en possède Latone; et ma félicité est trop élevée pour que rien puisse désormais en borner le cours. Quand même dans ce peuple d’enfants le Destin m’en ravirait plusieurs, je ne serai jamais réduite, comme Latone, à n’en avoir que deux. Ah ! combien elle sera toujours éloignée du nombre qui me restera ! Allez donc : détachez de vos fronts ces couronnes, et cessez des sacrifices vains”. Les Thébaines obéissent. Elles détachent le laurier qui ceint leurs cheveux; elles interrompent leurs sacrifices; mais elles continuent d’adorer la déesse en silence.

“Latone est indignée. Elle se transporte sur le sommet du Cynthe, et parle ainsi à ses enfants : “C’est en vain que je suis votre mère ! c’est en vain que, fière de votre naissance, je croyais ne céder qu’à l’auguste Junon. Je doute maintenant de ma divinité. Si vous ne les protégez, on va s’éloigner des autels où, depuis tant de siècles, on m’adresse des vœux. Mais ce n’est pas tout encore. La fille de Tantale ajoute l’insulte à son impiété. Elle ose vous préférer ses enfants; et, imitant le crime de son père, elle ose me mépriser, se comparer à moi, et flétrir ma maternité d’un reproche odieux. Je suis à peine mère, dit-elle ! Ah ! puisse-t-elle incessamment l’être moins que moi-même.”

“La déesse allait ajouter la prière à ce discours : “C’en est assez, dit Apollon : une plus longue plainte retarderait la vengeance” — ” C’en est assez, s’écrie Diane” ! et l’un et l’autre, cachés dans un nuage, s’élancent rapidement dans les airs, et arrivent sur les remparts thébains.

“Hors des portes s’étend une plaine immense, sans cesse foulée par les chevaux rapides, sans cesse aplanie par les chars qui volent sur l’arène. C’est là que s’étaient rendus les enfants de Niobé, montés sur des coursiers ardents que pare la pourpre de Tyr, et qui obéissent à des freins d’or.

“Tandis qu’Ismène, le premier qui fit sentir à Niobé l’orgueil d’être mère, modérant ses coursiers écumants, tourne et retourne en cercle, il jette un cri soudain. Un trait mortel le frappe et pénètre son cœur. Sa main mourante abandonne les rênes; il penche lentement à gauche; il tombe, et ses yeux se couvrent des ombres de la mort.

“Au bruit du trait fatal qui siffle et résonne dans l’air, Sipyle presse son coursier : tel qu’un pilote qui, présageant la tempête, à l’aspect du nuage menaçant, déploie toutes ses voiles et appelle le rivage  : tel Sipyle presse sa fuite. Mais le trait inévitable le suit; il frémit sur sa tête, s’y fixe, et sort par sa bouche sanglante. Le cou tendu, il courait penché sur son coursier. Il glisse sur la crinière, et tombe, et roule sur l’arène.

“L’infortuné Phédime, et Tantale, qui porte le nom de son aïeul, après avoir terminé leur course, exerçaient à la lutte leur force et leur adresse. Ils aiment ces jeux d’une jeunesse ardente et vigoureuse. Déjà leurs seins se touchaient fortement pressés. Un même trait les atteint, les perce l’un et l’autre. En même temps ils gémissent, ils tombent; leurs corps sont encore entrelacés. En même temps ils ferment les yeux et descendent chez les morts.

“Alphénor, qui les voit expirants, se frappe, se meurtrit, accourt, soulève leurs corps glacés, veut les réchauffer, les embrasse, et meurt dans ce pieux devoir. Un trait lancé par Apollon lui perce le sein. Le fer qu’il en retire entraîne une partie du poumon. Son sang jaillit, et son âme s’évapore dans les airs.

“Le jeune Damasichthon ne meurt pas d’une seule blessure. Une flèche le frappe entre le genou et les nœuds souples de son jarret nerveux. Tandis que sa main veut arracher le trait fatal, un nouveau trait l’atteint à la gorge : le sang qui s’élance avec force repousse le trait, et retombe avec lui.

“Le dernier de tous, Ilionée, élève en vain ses bras vers le ciel, et lui adresse d’inutiles prières : “Pardonnez, grands dieux”, s’écriait-il, ignorant qu’il n’en avait que deux à fléchir. Apollon fut ému; mais il n’était plus temps. La flèche meurtrière était déjà lancée; elle frappe légèrement au cœur de cet enfant, qui expire dans de moindres douleurs.

Bientôt la Renommée, les cris du peuple, et le deuil de la cour, annoncent à Niobé le meurtre rapide de ses enfants; elle s’étonne, elle s’indigne que les Dieux aient eu tant d’audace et tant de pouvoir. En même temps elle apprend qu’Amphion, son époux, vient de terminer, par le fer, sa vie et sa douleur.

“Oh ! qu’en ce moment Niobé était différente de cette reine superbe qui éloignait le peuple des autels de Latone  ! Niobé, qui portait sa tête altière dans les murs de Thèbes, Niobé, enviée par les flatteurs qui formaient son cortège, de ses ennemis même pourrait maintenant obtenir la pitié. Elle presse, elle embrasse les corps glacés de ses enfants; elle leur donne les derniers baisers. Levant ensuite vers le ciel ses bras décolorés : “Jouis, s’écrie-t-elle, cruelle Latone ! jouis de ma douleur. Assouvis ton cœur de mes larmes. Repais ce cœur barbare du sang de mes enfants. Je souffre, et tu triomphes, implacable ennemie. Tu triomphes ! Mais que dis-je ? si mon malheur est extrême, moins heureuse que moi, tu me cèdes encore; et, après tant de funérailles, je l’emporte sur toi.”

“Elle parle, et déjà résonne dans l’air l’arc tendu par la main de Diane. Les Thébains ont frémi : Niobé seule est intrépide. L’excès du malheur ajoute à son audace. Couvertes de longs voiles de deuil, les cheveux épars, ses filles étaient debout rangées autour des lits funèbres de leurs malheureux frères. Soudain, l’une d’elles frappée arrache de son sein le trait déchirant, tombe sur le corps d’un de ses frères, et meurt en l’embrassant. Une autre s’efforçait de consoler sa mère infortunée; elle parlait encore, elle expire atteinte par une invisible main. L’une tombe en fuyant; une autre succombe à ses côtés; une autre en vain se cache; une autre tremble, et ne peut éviter son destin. Une seule restait. Sa mère la couvre de tout son corps, de tous ses habits, et s’écrie : “De sept filles que j’eus, ah ! laisse-m’en du moins une : je n’en demande qu’une, et la plus jeune encore !”

“Mais tandis qu’elle implorait Latone, cette tendre et dernière victime expirait dans ses bras. Veuve de son époux, ayant perdu tous ses enfants, Niobé s’assied au milieu d’eux. Tant de malheurs ont épuisé sa sensibilité. Déjà le vent n’agite plus ses longs cheveux. Son sang s’est arrêté, et son visage a perdu sa couleur. Son œil est immobile. Tout cesse de vivre en elle. Sa langue se glace dans sa bouche durcie. Le mouvement s’arrête dans ses veines. Sa tête n’a plus rien de flexible; ses bras et ses pieds ne peuvent se mouvoir. Ses entrailles sont du marbre. Cependant ses yeux versent des pleurs. Un tourbillon l’emporte dans sa patrie. Là, placée sur le sommet d’une montagne, elle pleure encore, et les larmes coulent sans cesse de son rocher“.

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[i] Ovide – Les Métamorphoses – Livre VI  Traduction (légèrement adaptée) de G.T. Villenave, Paris, 1806.

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